LES LETTRES DE LÉON


Ma che Macchina

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Je laisse filer la GTC4 lusso en roue libre jusqu’à l’entrée de la station service. Elle glisse vers une pompe de super encore en bon état comme le ferait un cheval en direction d’un abreuvoir. Je me serais bien servi dans le parc automobile électrique pour m’approvisionner en véhicule, mais il n’y a plus d’électricité. 

En tout cas, il n’y a plus d’électricité disponible sur ce qu’il reste des routes, de nos jours.

J’ai donc ramené de mes pérégrinations différents véhicules correspondant aux usages divers auxquels je devrais être amené à faire face. Concernant la Ferrari, j’en cherche encore l’usage tout en comprenant chaque jour davantage qu’elle m’évite de sombrer dans une irrémédiable mélancolie passéiste. En outre, elle se marie fort bien à mon costume Giorgio Armani, ma chemise Dolce Gabbana et mes soulier Santini. Alors, pourquoi pas?

A l’entrée, placardé au baraquement du distributeur de pétrole dont l’armature métallique piquée de rouille plie dangereusement, demeure encore ce vieux panneau de « l’Avant » qui indique avec ironie et un soupçon de désespoir impuissant: 

« Ami client, toi qui viens hydrater ton auto, fais le plein, reviens avec une citerne car ici, comme ailleurs et grâce aux incitations gouvernementales, ton essence est payée par tes petits-enfants ».

Jamais information ne fut plus éloignée de ce qui advint de l’histoire, puisque, aujourd’hui, plus rien ne sera jamais payé, ni du. Y aura-t-il  même de nouveaux enfants? De banques en tout état de cause, il n’y aura plus, tout au moins à un horizon discernable.

Et c’est fort bien ainsi car dans ce monde où se côtoient encore des poignées d’hommes et de femmes, ici et là, pour beaucoup redevenus chasseurs, cueilleurs et pour tout dire oisifs, l’argent a perdu tout sens, si tant est qu’il en ait jamais eu. Mais assez de philosophie.

Lorsque je dis chasse et cueillette, j’entends bien entendu pillage des dépôts d’alimentation, d’outillage, de véhicules, de carburant, de vêtements sans que jamais quiconque aie l’impression que cela puisse un jour s’éteindre.

Encore une autre preuve s’il en fallait de la bêtise de l’Homme qui croit toujours à l’éternité de son mode de vie insensé. Mais il est vrai qu’à l’heure où ces propos sont transcrits, il est loin d’être utile d’aller agacer la gente animal pour se repaitre, se vêtir ou trainer d’antiques chariots pour se déplacer.

Alors chacun se sert, conserve, améliore et qui pourrait nous en blâmer? 

Ceux qui devaient disparaître ont disparu et avec eux un ordre standardisé venu d’en haut. Ceux qui restent profitent, en observant le ciel et ses couchers de soleil, une bière rafraichie au sel en main, les pieds sur le bord des portières de leurs, autrefois luxueuses, décapotables. Luxueuses, elles le sont toujours en vérité, mais comme tout un chacun peut en disposer elles sont devenues d’une vulgarité sans nom. On est peu de chose.

J’arrache le capot en fer de la pompe à essence bizarrement toujours en place comme si cet endroit n’avait pas encore été violé par quelque horde à la recherche de naphte raffiné. J’insère dans le corps de la machine un long tuyau de caoutchouc, le plonge dans l’essence et commence à actionner la pompe à main que j’ai emportée. 

Le réservoir de la Ferrari est bientôt plein, ainsi que le fût de deux-cents litres en acier que j’ai amarré sur le cuir nappa des sièges arrières afin de disposer d’une réserve suffisante pour assurer un très long parcours si nécessaire. 

Je fracture doucement la porte de l’ancienne échoppe en prenant garde que le bâtiment, fragilisé par cette pauvre mais décisive transformation structurelle ne s’écroule pas sur moi.

Tout se tient malgré quelques craquements qu’il vaut mieux prendre en compte. L’employé de la station est toujours assis derrière son comptoir, maintenu par la rigidité de ses vêtements épais,  le visage et le reste du corps marqués par le passage déjà ancien des insectes nécrophages. Je le salue négligemment d’un petit geste presque imperceptible avant d’aller me servir en produits secs, les seuls à avoir survécu si j’ose dire. Parfois, certains produits frais on essaimé sur leur lieu de stockage et il n’est pas rare de trouver concombres et tomates frais, à disposition.

Vous allez penser que je traite la mort et ses victimes avec une inhabituelle légèreté, mais ainsi va l’existence lorsqu’elle se heurte plusieurs fois par jour à ce qui finit par constituer une habitude. La capacité d’adaptation de l’Homme n’a pas faibli malgré la catastrophe. Quelques uns, survivants égarés, ancrés dans un  monde périmé, ont bien attenté à leur vie sans comprendre que le premier jour de leur libération était enfin advenu. Il est connu que nombreux sont ceux qui préfèrent leur prison routinière plutôt que le changement libérateur. 

Pour les autres, assez nombreux, plusieurs millions sans doute, nous avons pris le parti de quitter cette terre à l’issu d’une ode au plaisir sans interruption autre que celle qui pourrait nous être imposée par le hasard, la maladie ou la malchance. Je suis de cette équipe. Ce changement récent s’il fut brutal n’en était pas moins nécessaire, chacun en convient à présent.

Je me glisse dans le siège de la Ferrari qu’on dirait moulé sur mon corps tant il le soutient partout là où cela le mérite.

Je presse le bouton du démarreur et six-cent-quatre-vingt-dix chevaux italiens répartis en douze cylindres rageurs rugissent à l’unisson. Le son rebondit sur les collines environnantes et revient  en écho atténué du tintamarre original.

Je démarre rapidement, pour le plaisir de la vitesse et pour échapper aux chiens errants qui m’ont repérés et abondent désormais autour du véhicule, de plus en plus menaçants, certains n’hésitent pas à mordre la voiture sous le coup de la faim et de l’isolement sans doute.

Je reviens vers la ville et mon logement classé « haut risque » à la vitesse d’un pilote de Formule 1 d’autrefois.

J’actionne la télécommande qui m’ouvre le souterrain auquel j’accède en contournant les blocs de béton et après que ma pupille ait été lue par le système central. Les groupes électrogènes ronronnent doucement et discrètement afin d’assurer l’illusion d’une continuation à l’identique de notre vie passée. Il est tard et le noir s’est immiscé dans les rues et les habitations.

Martha et les enfants dorment tranquillement dans les chambres sécurisées.

Je retourne à la cuisine, mange un peu et comme chaque soir soir je rêve, au monde passé, aux responsabilités que j’y exerçais, à la confiance des citoyens dans ma prétendue capacité à les protéger, à ma fonction qui m’a permis de survivre avec mes proches. 

Comme chaque soir, je m’interroge sur le sens de mon geste avant de balayer la question qui inlassablement revient:

Devais-je vraiment donner cet Ordre irréversible?

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