LES LETTRES DE LÉON


La reine est morte!

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C’était un matin, il y a quelques jours, tant le temps passe, les radios annonçaient, avec ce voile sombre que les animateurs-journalistes savent si bien poser sur leur belle voix plus profonde encore, que la reine est morte. Je sentis presque le crêpe anthracite entourer mon bras, mes pieds se firent plus lourds et gourds, mes yeux se voilèrent d’une irrépressible goutte d’eau chargée de minéraux désespérés.

Pendant cet instant, fort bref rassurez-vous, je me surpris à trouver bien triste que la reine soit décédée avant de me souvenir que de reine, nous n’avions pas.

Que se passe t-il donc depuis ce jour dont le funeste tarde à m’atteindre véritablement? 

Pourquoi autant de tohu-bohu autour de la reine d’Angleterre, Elisabeth, deuxième du nom, souveraine du Royaume-Uni et d’Irlande du Nord, donc pas de la France ni d’aucun autre pays au monde à part quelques anciens inféodés toujours dépendants.

Agée de quatre-vingt-seize ans, la vieille dame sans aucun pouvoir de décision vient donc assez logiquement de passer de vie à trépas.

Les grandes âmes, les très pieux et vaniteux spécialistes de la royauté britannique se succèdent à l’antenne pour expliquer et glorifier l’étendue de ses mérites, la justesse de son jugement, la grandeur de son dévouement.

J’en reste coi.

J’ai bien sur perdu mes grands-mères et je reconnais le chagrin que cela peut représenter mais je n’ai pas souvenir que mes voisins se soient massés au bord des routes, ou qu’ils aient répandu sur les réseaux so sots autant de désespoir non feint.

Mais qu’avait donc cette femme, la plus mal habillée au monde, coupable au moins, d’avoir, pendant toute une vie permis à des couturiers criminels d’épuiser les coloris pastels dans toutes les teintes, réalisé les chapeaux les plus chargés en nourriture et condiments tout en vivant comme des princes puisque « by appointment to her Majesté the Queen ».

Mais là n’est pas le pire.

Voici une femme, dont je ne doute pas de la bonté d’âme, qui pendant toute une vie et en accord avec les traditions démocratiques de son pays s’est astreinte à n’exercer aucun pouvoir et à exceller dans un seul et unique domaine; ne rien dire ni laisser paraitre afin, semble t-il, de ne déplaire à personne. 

Voici donc un peuple qui est « dirigé » par une personne qui ne prend aucune décision, n’a aucune opinion officielle, se refuse à toute intervention, toute tentative d’orientation, toute suggestion, toute influence en public. Cela est si vrai, que j’ai entendu que lors de la sortie du Royaume Uni de l’Union Européenne, Elisabeth II, afin de manifester son désaccord, aurait porté une robe aux couleurs de l’Europe (c’est à dire bleue j’imagine) ce qui n’avait pas échappé aux observateurs…. Pauvre souveraine, pauvres journalistes, obligés de lire dans la soie.

Et soudain, tout un peuple et les spectateurs du monde entier sentiraient en eux vibrer la corde du chagrin devant tant de leadership disparu? J’ai lu qu’elle aurait été le plus grand dirigeant, le ciment de la nation tant il est vrai que les défunts se voient souvent parés des habits les plus rares et luxueux. 

J’envie les britanniques, autrefois géniaux conquérants d’une portion non négligeable de la planète qui continuent à agir et se comporter comme si l’Inde au matin levaient les couleurs de l’Union Jack au bouts de mats impeccablement peints en blanc, comme si la Chine encore se courbait à l’évocation du nom de Victoria, l’ancêtre déjà inutile, comme si une Afrique immense envoyait ses enfants à l’école habillés de costumes verts et bleu marine. Défileraient des colonels, le stick sous le bras, la moustache audacieuse habilement cirée, la tête tournée vers un gouverneur en nage, tout de blanc vêtu qui les observerait droit, sous un dais rafraichi un peu par le doux vent répandu par un jeune agitateur de palme.

Formidables britanniques dont le marketing royal, si habilement entretenu par des cohortes d’inutiles, écuyers, lords et autres sujets payés à maintenir l’embaumement d’une puissance déchue.

Ils ont réussi, ces géniaux voisins au fil des années à tisser une toile de communication si serrée qu’au décès d’une reine dont la longévité a été exceptionnelle, les commentateurs de tout pays se demandent presque anxieux comment désormais le leadership du Royaume-Uni va être assuré par ce bon Charles III qui depuis soixante-dix ans passés répète dans l’antichambre ce qu’il ressent après la disparition de « my papa et my mama ». Je me permets, avec respect et au passage de me demander qui en Angleterre appelle son père et sa mère, papa et mama, mais j’ai l’esprit à l’ironie je sais.

Que l’on se rassure, il ne se passera rien qui n’aurait du se passer sans lui, sans elle, ou quiconque dans l’emploi, puisque désormais, Charles qui ne disait pas grand chose devra lui aussi ne plus rien dire ni rien faire d’important. Surtout pas.

Les britanniques aiment à penser que la planète leur appartient toujours et je mesure comme ils ont raison et l’étendue de leur succès en regardant ce triste spectacle se répandre depuis plusieurs jours  sur toutes les chaînes de manque d’information continue. 

Voici une famille qui travaille et se dévoue nous dit-on. Mais à quoi diable s’affairent-ils? 

La famille possède d’héritier royal en héritier royal l’un des plus grands domaines immobiliers au monde qui comprend sans qu’on y croie vraiment…. la moitié du littoral britannique, d’innombrables appartements, maisons et châteaux. Pourquoi travailler dans ces circonstances? 

C’est qu’en l’occurrence et là aussi grâce au génie britannique, ils ont un agenda fort rempli. D’inaugurations, en charités, de manifestations, en colloques, de remises en réceptions d’honneurs, de diplômes honorifiques et autres titres qui ne le sont pas moins, ils occupent le devant de la scène et reproduisent avec douceur un système qui les nourrit depuis des temps immémoriaux. 

Maîtres de l’hypnose, génies du travestissement. Qui se souvient qu’avant d’être Windsor et Mountbatten par décret,  ils étaient Saxe-Cobourg-Gotha et Battenberg, toutes sonorités bien incommodes au peuple lorsque le royaume se trouve en guerre contre l’Allemagne.

Je les admire oui, nos amis si différents, sans les envier, pour cette inaltérable capacité à faire comme-ci, sans faute mais avant tout je les respecte d’être parvenus à nous en convaincre sur les cinq continents où invariablement nous retrouveront leurs ancêtres, contemporains ou enfants toujours prompts à entreprendre.

Chapeau bas.

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