J’ouvre un de ces grands yeux bruns qui font mon succès auprès de mes admiratrices. Un peu rougis, ils tombent tendrement aux extrémités, à la Jean Gabin. J’étends mes longues pattes de sprinter et baille largement, aussi effrontément qu’un lion couché à l’ombre d’un buisson épineux de la savane, le nez moins couvert de mouches, il est vrai.
Je piaffe un peu, j’ai faim, ou soif, ou les deux. Guidé par un instinct acquis de longue date et solidement pavlovien, je me dirige vers ma gamelle que je trouve vide. Je tape dedans d’un coup de museau ce qui hélas ne l’emplit pas.
Après un instant de saisissement auquel a succédé une touche d’angoisse, je m’efforce de trouver une explication à cet évènement insolite.
Du fond de mon cortex étroit, puis au gré des caprices erratiques d’un cerveau qui me fut livré simpliste et de taille modeste, j’extirpe une idée, suivie d’un souvenir.
Je crois que j’ai tout mangé hier soir ou pendant la nuit, enfin, disons avant maintenant. Je suis dans l’impossibilité de mesurer le temps n’ayant pas été programmé pour ça. Et à quoi bon d’ailleurs puisque je n’ai ni projet, ni envie qui puisse se planifier, ce que l’homme m’a-t-on rapporté range dans la catégorie « recette du bonheur ».
Je vis et c’est beau déjà. Je plaque mon nez au sol, je renifle et je mâche les odeurs, puis je mets la truffe dans le vent, bien haut, là où d’autres senteurs puissantes d’animaux musqués m’indiquent la direction à prendre. Après quoi, je fais une pause cortico-thalamique pour éviter la surchauffe car c’est déjà trop de réflexions en une seule fois.
Je cours également, vite, devant, à droite, je bois l’eau gouteuse et verdâtre de ruisseaux arrêtés, je la vomirai plus tard sans doute. Je me roule dans les déjections de quelque bête sauvage pour déguiser mon odeur de chien courant qui de forte, passe à puissante.
Mais j’anticipe, me voici parti alors que je me réveille avec peine. Sans effort, je suis demeuré dans mes rêves matutinaux de courses. Je suis un chien courant, basique, instinctif.
J’ai faim et envie de sortir.
Le patron n’est pas là or c’est bien lui qui ouvre les portes et accompagne à la promenade, remplit la gamelle, donne à boire, apporte présence, caresses et attention. Un excellent résumé de ma vie.
Mais il n’est pas là, je vais aboyer car c’est invariable, chaque jour au matin, je hurle. D’abord il me crie de me taire, je crois, à moins qu’il ne me félicite de mon intelligence pétillante, puis il finit par me rejoindre. Je vais peut-être uriner aussi, un peu partout dans la cuisine pour hâter sa venue puis un éclair dans mon cerveau. Non, pas ça, pas bon, il n’aime pas l’urine dans la maison, incompréhensible mais absolument certain. Soudain, j’ai mal entre les yeux, ça brûle fort. J’ai pensé plusieurs fois de suite et vraiment je souffre. Quelle joie d’avoir un homme qui pense à ma place, mais hélas, comme une glace trop froide qui saisit les sinus, cette nouvelle pensée m’abat plus que je n’aurais cru.
Tel un vieux moteur culbuté, aux carburateurs encrassés et déréglés, je fais une pause. Afin de mettre mes synapses au repos, j’admire sans entrain une mouche qui virevolte, se pose, vole à nouveau. Ça détend, c’est bien et je finis par ne plus savoir ce que je souhaitais, mais quel calme entre les yeux.
La porte s’ouvre et le leader de la meute s’approche. Je ne comprends pas ce qu’il veut mais je suis content de le voir, car je craignais qu’il soit parti et je l’aime plus que tout.
Il me caresse, fait du bruit avec sa bouche. Je reconnais quelques sons, manger, qui veut dire que la gamelle va se remplir mais comme il est malin, il sait qu’il faut d’abord que je sorte.
Le son magique sort de sa bouche; onvaspromné.
Je frétille du derrière, j’aboie, je tourne, je saute sur lui, sur la porte, je recommence.
Je le regarde, il est beau dans sa couverture bleue, bouclée, croisée devant et maintenue fermée grâce à une ceinture dans les mêmes tons et matières. J’en profite pour lécher sa jambe et ses mains.
La porte de sortie s’entrouvre et je bondis, le nez déjà dans la luzerne gaie et froide, comme je l’aime.
Un, deux, trois, je restaure l’ordre bousculé par la nuit et la rosée, je suis chez moi, je marque. Le portail glisse sur les côtés et m’ouvre le paradis vers les odeurs de chevreuils, sangliers, mulots, mouches, taons, cafards. Quel délice.
Comme à chaque fois, je m’étonne que le patron ne renifle rien, ne marque rien et comme chaque jour je me demande à quelle race il appartient.
Bien entendu, il ne me viendrait pas à l’idée de remettre en cause son autorité car après des efforts cérébraux intenses, un soir où j’étais songeur, j’ai bien fait le lien entre lui et ma gamelle. Quel confort.
Puisque je suis aux champs, je cours à perdre haleine, les oreilles battant de haut en bas, aussi vite que mon coeur, tellement immenses qu’elles me giflent les babines au passage mais je m’en moque. Je saute sur un talus, en dévale un autre, je fais une pointe dans les blés fraichement moissonnés (même si je ne sais pas ce qu’est le blé). A ma grande surprise, des poules faisanes s’envolent, le patron ne tire pas, bon, je continue.
Partout la terre m’offre le livre odorant de sa nuit, l’humidité exalte les senteurs, ça tourne, je goutte, je cours.
Puis c’est le moment, il faut rentrer pour une raison que j’ignore et que j’exècre mais le patron veut rentrer alors que rien ne nous y oblige. Nous avons un refuge pour dormir, si tu tournes l’une des hélices brillantes au dessus des bassines, l’eau coule, si tu ouvres le gros sac avec un labrador dessus, les croquettes s’échappent à foison. Pourquoi se presser? Mais quelle est donc sa race?
Pour gagner du temps, je renifle davantage, je recule, je l’agace un peu, je vois bien. Je change de tactique; je me fige.
Je tends bien la tête vers l’horizon, la ligne de dos inclinée avec noblesse vers l’arrière, la queue bien droite, l’oeil concentré, la babine frémissante, j’ai pris la pose du chien qui a vu quelque chose.
Des réminiscences de l’école de chasse m’agitent les neurones. Pour compléter ma posture de hiérarque poilu de la communauté du Nemrod, je lève et recroqueville une patte avant, puis je lance un râle bas, rauque et profond qui signifie dans ma langue, j’ai senti quelque chose.
Je sais que le patron aime bien et que je suis beau quand je fais ça. Ça ne rate pas, il me tapote la tête en me disant combien je suis extraordinaire mais il insiste tout de même pour revenir nous cloitrer dans un intérieur sans repère dont il frotte tant les sols et les murs qu’on dirait qu’il les veut détruire.
On rentre donc, car il a toujours raison et là, Miracle! ma gamelle est pleine, juste à côté d’un grand bol empli d’eau fraiche. Je mange en en mettant partout sans savoir que si cela m’intéressait, je pourrais mettre moins de vingt secondes pour tout avaler, mais je n’ai pas de goût pour la compétition.
Après ça, comme tout chien normalement constitué, j’ai sommeil. Je lape un peu d’eau pour m’abreuver, éclaircir mon haleine et laver mes dents aiguisées. Je me couche sur le carrelage frais au beau milieu de la porte de sortie, interdisant à quiconque de passer sans que j’en sois avisé.
Les oreilles bien à plat posées sur le sol, entre mes pattes envahissantes, les paupières irrémédiablement attirées par une gravité trop forte occultent mes yeux et les ferment à ce monde.
Déjà des lièvres bondissent, des sangliers panzers détruisent tout sur leur passage qui ne laisse aucune place à la finesse, des biches surprises peuplent les champs et les bois dans lesquels je cours sans qu’il soit besoin de jamais rentrer.
Laisser un commentaire