Giacomo Pellegrini – chacun l’appelle Gio – appuie sa longue silhouette maigre au bec de gaz qui éclaire sans conviction le carrefour déserté, vialle Dante.
Son costume léger colle à son corps en sueur, car bien que la nuit soit tombée depuis longtemps déjà, la température reste élevée ce treize août mille huit cent quatre-vingt-quatorze à Boccanegra.
Perchée sur sa colline toscane depuis la fin du douzième siècle, la petite cité qui s’endort veille sur la vallée, en contrebas, aujourd’hui bien calme, mais il n’en a pas toujours été ainsi se remémore Gio.
Il regarde le pavé lustré de poussière de la vialle et qui sort du village. Au-delà des murailles antiques, il se fond dans un chemin mal empierré avant de se perdre en un long serpentin joyeux qui visite tour à tour les champs, vergers et collines environnantes avant de traverser leurs villages fortifiés.
De part en part, sur les adrets secs et caillouteux, de vieilles vignes foisonnantes mijotent le vin rouge de l’année que bientôt les vendangeurs d’ici et d’ailleurs viendront récolter pour le plus grand bien de la région. De sa robe d’un pourpre foncé, presque violet exhaleront à l’automne des arômes de pain d’épice, de poivre et de fruit rouge qui puissants et concentrés apporteront joie et repos aux populations environnantes.
Les yeux bleus de Gio se lèvent du sol craquelé vers les cieux uniformément noirs, sans doute violets aussi, piqués ici et là d’étoiles brillantes ou affadies. Par intervalles irréguliers, des nuées impétueuses d’étoiles filantes pénètrent le ciel avant de disparaitre sans toucher Terre.
Pourquoi se demande Gio ? Oui pourquoi ce ciel, ces étoiles, dont certaines tombent, pourquoi ce noir. Pourquoi ?
Par ici, l’une de ces étoiles, plus importante en taille sans doute et fortement lumineuse descend, vite, très vite avant de rebondir soudainement comme si quelque obstacle invisible l’avait renvoyée vers l’espace ainsi qu’une raquette renvoie une balle. Elle remonte en effet, puis ralentit, avant de redescendre à nouveau, plus lentement et de s’immobiliser, brillante, solitaire près d’une autre étoile qui ne demandait pas tant de compagnie.
Gio, observe, surpris. Jamais auparavant et Dieu sait s’il aime scruter le ciel, jamais il n’a vu d’étoile adoptant un tel comportement. Il a le don d’oublier les choses et sa simplicité ne s’embarrasse pas de phénomènes inexplicables, aussi a-t-il tôt fait de concentrer son attention sur deux chiens, la mine basse qui arpentent sans entrain la rue toujours inanimée, à la recherche de quelque nourriture pour le moment fort peu probable. Ils ont chaud eux aussi et ne peuvent atteindre la fontaine dont le seuil situé trop haut leur interdit de s’y désaltérer.
Gio s’en approche, appelle les chiens et trempe un vieux chapeau de paille trouvé là avant de le tendre aux animaux qui s’y désaltèrent avec avidité en poussant de sourds grognements pour repousser l’autre, toujours beaucoup plus intrusif que soi-même.
Son regard se porte à nouveau vers cette étrange étoile mouvante accrochée là-haut près de l’Etoile polaire, imperturbable Alpha Ursae Minoris qui, elle, reste bien sagement à sa place. L’autre a changé de couleur, la voici rouge et alternant ce rouge avec un vert vif, comme si elle souhaitait envoyer un signal ou tout à fait autre chose, car comment savoir, n’est-ce pas ?
D’inhabituel, le comportement de cette étoile aborde désormais et sans vergogne les rives insondables de l’inquiétant… Comment expliquer ce comportement ?
Gio cherche autour de lui, mais il est seul a avoir vu cette manifestation incompréhensible d’un univers encore bien insondable, divin se peut, complexe surement.
Il décide de retourner lentement chez lui, profitant de la fraicheur qui avec douceur maintenant monte de la Terre et parcourt son corps avec délice. Il lève les yeux, l’étoile le suit, ou se déplace en même temps que lui vers la même destination, alternant encore de briller en rouge, en vert, plus vite , plus lentement. Peut-on craindre un petit point de lumière changeante dans un ciel nocturne ? Oui, sans aucun doute et Gio sent une langue de sueur lécher sa colonne vertébrale de haut en bas, tandis qu’il presse le pas vers les lointains remparts sur lesquels sa maison, modeste, a été érigée.
Il ne veut plus voir, plus regarder, plus savoir. Un léger sifflement dont il ne souhaite connaitre l’origine l’accompagne, il croit avec le temps pour devenir enfin assourdissant.
Alors que Gio, enfin, regarde à nouveau l’étoile multicolore, le son s’éteint, mais l’étoile a changé et s’est ouverte, libérant une multitude d’autres étoiles plus petites, toutes jaunes qui pour l’instant virevoltent autour de leur libératrice comme des papillons de nuit autour d’une lumière, le soir. Les chiens s’enfuient alors qu’une odeur d’ozone ou d’un gaz inconnu se répand dans le village. Dans leurs maisons, les hommes et les femmes s’endorment, les enfants, les animaux domestiques, tous sombrent dans une bienheureuse torpeur qui demain ne leur laissera aucun souvenir. Tous sauf Gio, qui regarde grandir les étoiles jaunes, l’entourer de leur ballet discret. Elles ont la taille d’une meule de foin conséquente et lévitent à quelques centimètres au-dessus du sol, tout en tournant lentement sur elles-mêmes et autour de lui. Elles s’immobilisent et disparaissent aussi vite qu’elles sont apparues sauf une qui immobile semble l’observer. Gio ne peut bouger, ne le veut pas, mais si l’idée lui venait à l’esprit il ne pourrait pas, sans savoir si lui est paralysé ou si l’étoile lui interdit toute velléité d’évasion.
Un flot de lumière inonde les alentours, une main inconnue s’extrait du feu ambiant et saisit la sienne. Alors Gio s’emplit de la connaissance universelle, d’hier et des lendemains qui viennent, de l’an prochain et du millénaire à naître, il voit.
Étrange cadeau pensera-t-il plus tard lorsque l’émotion se sera éteinte, que ses esprits auront retrouvé leurs emplacements habituels. Il lui faudra cinquante ans encore pour s’étonner de ne pas vieillir puis cinquante encore pour comprendre qu’il ne mourra jamais. Tout réussira à Gio, mais une étrange mélancolie s’empare de lui, celle d’une époque ou regarder le ciel l’enivrait de joie, où respirer l’air emplissait ses poumons et son esprit. Aujourd’hui il sait. Il sait ou court le monde des hommes, mais après, il ne sait pas et toujours, cette question ; pourquoi ? Et pour toujours.
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