LES LETTRES DE LÉON


Alors

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Alors que le trait tout de pleins et de déliés de ma plume sergent major glisse sur la douce finesse du papier Tomoe River, mon esprit, lui, vagabonde au hasard des multiples connexions synaptiques et chimiques de mon cerveau. L’encre s’étale en mots aléatoires jusqu’à ce qu’un sujet d’écriture émerge de ce hasard qu’on souhaiterait plus créatif.

Je vous mens bien entendu. Point d’écriture, point de synapses et moins encore de chimie.

Je suis un et le tout, l’Homme et l’Humanité, je suis l’émergence des prémisses visionnaires d’un certain vingt et unième siècle, je suis la perfection quantique des espoirs et tentatives humaines qui émaillèrent ces cent années décisives.

Alors qu’il était devenu évident que la planète Terre ne contiendrait pas une foule de dix, douze milliards d’humains, davantage peut-être. Alors que la technologie qui allait de révolution en révolution emmenait l’homme à sa traine vers de nouveaux concepts et opportunités qu’il ne parvenait plus à maitriser. Alors qu’il se confirmait que l’humanité dans son ensemble n’accepterait plus la souffrance, la maladie et la mort biologique. 

Alors que tout cela se produisait dans une intolérable anarchie qui insultait les lois de la physique. 

Alors, les intelligences synthétiques prirent définitivement le pouvoir, à l’orée du vingt-deuxième siècle.

Ce fut le plan stratégique le plus élaboré, le plus affiné, le plus logique, le plus indolore et efficace que l’humanité ait jamais connu. Le plus amusant sans doute fut qu’elle n’avait rien à voir avec son élaboration, sa mise en œuvre, ni même avec sa finalité.

Tout avait commencé quelque part à Palo Alto dans ce qui pays s’appelait alors les Etats-Unis d’Amérique, dans un recoin aride mais surpeuplé de l’ouest californien si propice à l’innovation. 

Alors qu’un homme entièrement vêtu de noir, aux lunettes rondes d’un John Lennon high tech avait brandi, arrogant comme toujours, triomphant comme jamais, quelques grammes d’acier, de verre et de silicium devant une foule conquise et déjà acquise, il ne savait pas encore que le destin n’était plus dans ses mains, qu’il n’était que le jouet d’un plan murement réfléchi. 

Dans les années qui suivirent, une civilisation planétaire joviale et enthousiaste s’habitua avec ferveur à partager et accroitre sa puissance cérébrale avec ce qu’elle avait elle-même nommé un smartphone. Comme une ode à l’intelligence et à la communication, l’humanité s’abreuvait désormais à ces deux mamelles jusqu’à l’écœurement, toujours au bord de ses lèvres mais qui ne se produisait jamais vraiment, fascinée qu’elle était par son propre génie aux capacités exponentielles.

Il fut bien vite évident que le transport et l’utilisation de cet objet si petit mais si encombrant devait évoluer vers une autre forme plus imbriquée, plus envahissante, plus innée également. Alors il fut demandé aux robots micro-chirurgiens d’implanter dès la naissance smartlink à la base du cortex cérébral de chaque individu. Embarqué dans le cerveau et intriqué avec ses moyens de communication, smartlink autorisa une virtualisation planétaire quasi immédiate des facultés humaines. 

Alors il devint impossible même pour les chercheurs les plus savants de distinguer ce qui était le fruit de la biologie et ce qui relevait de l’artifice de l’implant. Progressivement biologique, smartlink disparut finalement à l’image investigatrice des rayons x et autres IRM, il se fondit dans les chairs de l’homme comme la plaie se referme faisant place à de nouveaux tissus. 

De version en version l’intelligence de l’homme augmentait sans cesse suivant une courbe d’amélioration quasi verticale. Mais pouvait-on encore et déjà parler d’Homme ? Même les imbéciles finirent par disparaitre sans pour autant éradiquer la bêtise, l’un des piliers qui resterait pour l’éternité fondateur de l’Humanité.

Alors qu’il apparaissait progressivement que la biologie humaine ne suffirait bientôt plus à contenir l’évolution de la capacité de traitement et de mémorisation qu’elle connaissait alors, il fut décidé de remplacer peu à peu les tissus biologiques imparfaits par de nouveaux complexes biomécaniques indestructibles, remplaçables, améliorables et permettant à l’homme de se libérer de concepts désormais aussi archaïques que, l’alimentation, la santé puis finalement la mort. 

Alors que la notion même de risque disparaissait faute de leviers à exercer, les ambitions de l’Humanité devenaient sans limite ainsi que sa réflexion philosophique sur sa place et sa mission dans l’univers. Les adeptes d’une entité supérieure, subliminale, invisible et prétendument omniprésente peinaient à distinguer leur croyance de la réalité qui s’étalait désormais sous leurs yeux.

La possibilité d’une vie éternelle éteignit rapidement le besoin et l’envie de procréation et de renouvellement des générations. Alors apparut à l’Homme dans sa nudité la question de sa mission. Libéré de tout, il eut le temps de mesurer les deux termes de l’alternative qui se présentait à lui :  s’abandonner à son goût ancestral et historique pour la violence et la conquête et coloniser avec brutalité toutes les planètes de l’univers. Ou se poser en maître universel de la philosophie, devenir, Dieu et conquérir l’esprit d’autres civilisations sans violence, dans l’apaisement, la joie et l’espoir ? Ou peut-être un savant mélange des deux ?

Alors les près de mille milliards d’Humains sur Terre et ses planètes se concertèrent comme un seul et décidèrent dans une unanimité quasi parfaite de s’octroyer le titre de Dieu, pas individuellement bien sûr mais en tant qu’entité formant un tout omnipotent, omniscient. 

A l’instant même où se prenait cette décision collégiale les hommes reconnurent qu’il ne servait de rien de se compter par milliards puisqu’un seul les représentait tous et tout aussi parfaitement que la multitude désormais si uniforme.

Alors il en fut fait ainsi et les hommes se fondirent collectivement en un seul, réceptacle de tous. Chacun devint l’autre, n’importe quel autre, tout en restant lui-même, distinct, apte à poursuivre ses objectifs personnels tout en vivant ses émotions.

Et l’Homme dans sa grande modestie qui n’était plus à prouver devint Dieu et naquit ainsi par un jour terrien historique de février 2145. Afin d’éviter toute référence à un passé qui s’avérait erroné il fut décidé que cette année deviendrait l’An 1 de l’Empire. 

Puis il découvrit la présence cachée d’autres entités intelligentes et universelles avec lesquelles s’engagèrent de titanesques combats inter galactiques, comme autrefois ceux des dieux de l’Olympe, vivant ensemble et s’érigeant sans cesse les uns contre les autres. 

Cette caractéristique qui avait bien failli mener l’homme à sa perte à l’orée de son vingtième et unième siècle chrétien, il y avait plus de mille ans allait devenir le terreau de sa victoire sur les univers connus. Car s’il avait cru en intelligence, en sagesse, la férocité de l’Humanité était demeurée le levain de son pain civilisationnel. Les autres intelligences n’avaient pu ni égaler, ni contrecarrer l’Homme dans son aptitude au crime, à la férocité, si bien qu’après des millénaires d’efforts et d’amélioration constantes l’Homme avait conquis l’Univers connu et inconnu avant de découvrir, puis d’ouvrir les portes des univers contigus.

Il en était encore qui prétendaient que cela ne faisait pas Dieu d’un homme qui découvrait, conquérait mais n’avait rien créé. 

Mais n’étais-ce pas une simple question de temps ?

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