LES LETTRES DE LÉON


Breizh LHS 1723

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Pierrick Jaouen agite doucement son premier café matinal dont la brume odoriférante pénètre les récepteurs neuroniques de son nez. C’est un nez protubérant et fort altier qui structure son visage en deux faces bien distinctes. 

Il a servi son café dans ce bol breton aux anses un peu ridicules, son nom est inscrit en lettres d’un bleu délavé sur le côté. Il n’a pas d’autre vestige de la terre que ces quelques grammes de céramique avec, dessiné au fond, un couple de paysans en costume d’époque comme une réminiscence des origines agraires de l’humanité. Sa mère lui a donné il y a bien longtemps à leur arrivée sur Breizh LHS 17/23 et Pierrick l’a gardé, cassé plusieurs fois, restauré, encore et encore. Une lubie.

C’est un homme bientôt ancien, les yeux bleus pâles, passés par le soleil, aux paupières si tombantes qu’on jurerait qu’elles ont trébuché. Il a ce charme déjà suranné d’un vieil homme encore beau.

Ils goute son café comme un chat entame une bolée de lait, pose sa main sur le mur cristallin qui devient translucide, regarde par la fenêtre qui emplit l’intégralité de la façade sud du logis. Les rayons entrecroisés des deux soleils levants  inondent le salon, frappent le verre dont les irrégularités calculées captent les photons agitateurs d’électrons.

La lumière ce matin, comme hier et demain s’étire vers le violet avant que ne s’installe, plus tard, un bleu intense lorsque les soleils auront entamé leur course vers l’est. Pierrick observe le tapis de plantes carnivores gobe-mouches qui étendent leurs pétales dans l’attente de proies imprudentes et juteuses. Pour accroitre encore leur attractivité elles ont ce don supplémentaire d’embaumer la nature d’un parfum douceâtre de charogne appétissante. 

Pierrick les entretient, loin de la maison, suffisamment proche pour le libérer de la présence envahissante et méphitique des micro charognards poilus qui rodent en meutes bourdonnantes et répugnantes, assez loin pour ne pas être importuné par l’odeur fétide. 

Mapie s’est levée aussi, légère comme un colibri elle est entrée dans le salon, s’est appuyée au mur dont la température s’est adaptée au besoin en chaleur qu’il a ressenti. Il s’est assoupli aussi pour accueillir son corps et lui offrir un confort correspondant à la perfection avec l’empreinte de son anatomie.

Elle l’observe, de ces yeux dont il a tant de mal à soutenir le regard sans qu’une émotion brulante ne l’envahisse avant de l’emporter. Il lui faut un temps infini pour adapter sa conscience à celle de sa compagne, pour lire derrière la façade bienveillante ce qu’elle exprime véritablement. Jamais il ne lui en fait grief, pourtant, comme un rituel, il doit la lire comme on se souvient du code d’un coffre résistant. D’aussi loin qu’il se souvienne, il l’a toujours aimée, elle l’a toujours regardé ainsi et toujours elle lui a dit, à des moments inattendus ce dont il avait le plus besoin en ces moments-là. Il n’aime pas ne retenir d’elle que sa beauté pourtant incontestable, il ne s’autorise pas à la réduire à cet état de statue, parfaite. Pourtant, chaque jour, elle l’accompagne de sa courte silhouette mince dont chaque atome la relie à lui. Plusieurs fois, il la cherche du regard, guette son assentiment, craint son abandon, redoute sa contestation.

Depuis que la communication s’est interrompue avec la Terre, que d’une situation un instant considérée comme conjoncturelle les hommes de Breizh ont compris qu’ils étaient abandonnés, depuis lors, il a fallu penser différemment. De quelques dizaines de milliers à la création de la colonie, la population a depuis longtemps franchi le seuil du million, les villages de tentes sont devenus des villes, des hameaux ont essaimé le long des rivières à l’eau épaisse et charnue comme de la lave en fusion. 

L’arrêt de tout contact avec la Terre s’est accompagné de la suspension de certains approvisionnement et a forcé les habitants à se réunir pour envisager la mise en œuvre d’un gouvernement jusqu’alors inutile.

Oubliant leurs racines, leur histoire, la tradition véhiculée sur des dizaines de planètes dans la galaxie, ils ont voulu confier à Pierrick le soin de constituer un consulat héréditaire afin de les guider vers un avenir aussi radieux espèrent-ils que celui d’avant la grande rupture. 

Curieuse cette attitude qu’ont les hommes à chérir une autorité volontairement excessive lorsqu’ils craignent des périls pourtant non encore existant et bien souvent imaginaires.

Pierrick a réfléchi. Longtemps. S’il a rejeté sans recours l’idée d’une hérédité dont il ne voit pas l’objet, il s’est enfermé, seul, dans des contemplations solitaires pour considérer l’offre de pouvoir qui lui était faite.

Il n’est sorti de sa rêverie que pour interroger Mapie du regard et attendre qu’elle lui livre ses opinions au fur et à mesure qu’il lui disait ses doutes, ses certitudes, ses interrogations.

A la fin d’un long itinéraire personnel, si long qu’il en exaspéra plus d’un, Pierrick réunit les habitants, tous les habitants qui un soir d’été se branchèrent à la lymphe du réseau planétaire, quand d’autres souhaitèrent se déplacer pour le voir endosser son costume de leader, espéraient-ils.

Il s’est assis sur un pliant de bois et de jute sous un arbre dont les branches s’agitaient lentement dans le seul but de le rafraichir gentiment. Mapie était à ses côtés et le regardait en souriant. 

Lorsqu’il prit la parole et que sa voix, basse, traversa les champs, les montagnes et les plaines, chacun comprit que Pierrick prenait une décision qui les engagerait, tous, sans discussion.

Alors et sous le contrôle de Mapie, il leur dit son admiration pour leur confiance mais aussi son rejet de cette autorité qu’ils voulaient lui confier. Il leur dit que puisque le destin les avait abandonné à leur solitude, il était temps d’innover, partout où cela serait possible et que cela commençait par se doter d’institutions auxquelles la population entière devrait participer directement ou indirectement. 

Un Conseil des Humains serait élu en une fois mais ses douze membres seraient remplacés par douzième tous les six mois afin que la population soit en permanence représentée par des membres nouveaux et sans qu’il soit possible d’être réélu.

Pierrick proposa de se présenter à l’élection du premier conseil et d’être le premier à être renouvelé dans l’hypothèse où il serait élu. Ainsi, il n’en serait membre que pendant six mois, puis quitterait sa fonction afin d’engager le processus de participation démocratique.

Il fut élu et sa première décision fut de renoncer à l’argent dans les échanges et le remplace par des unités de bonheur elles-mêmes fractionnées en quartiers de bonheur dont le contenu et la contrepartie devraient être déterminés par le Conseil des Humains.

C’était il y a vingt ans. De fastueuses cérémonies le rappelleraient dans la journée partout à la surface de Breizh. 

Pierrick avait été élu, avait été remplacé mais était toujours resté cette sorte d’autorité supérieure non officielle à laquelle le Conseil faisait souvent appel, tant il est vrai que les hommes aiment la présence de l’autorité. 

La colonie avait prospéré et la fraternité qui s’exprimait dans le respect de la planète et l’utilisation de ressources nécessaires mais mesurées avait préservé la beauté et la naturalité de leur monde.

Pierrick termina de se préparer et sortit. Mapie s’appuyait légèrement à son bras lorsqu’elle entendit un sifflement stridulant quoique atténué par l’atmosphère épaisse et humide du jour.

Elle leva la tête et aperçut le croiseur militarisé qui ondulait lentement au-dessus de leurs têtes. Sur ses flancs caparaçonnés, battait haut le pavillon menaçant de l’Empire Terrien.

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