LES LETTRES DE LÉON


Balthazar le Joyeux

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Balthazar l’Amor s’éclipse de la boite de nuit par sa porte donnant sur la ruelle humide et mal éclairée. Elle est de ces rues où les hommes se battent pour un rien aviné, se soulagent d’un trop plein de bière, entreposent des ordures et pas toujours dans les containers prévus à cet effet. 

Il aime la nuit, l’anthracite et Pierre Soulages. Des rats noirs en nombre s’échappent hâtivement des poubelles éventrées non sans s’arrêter, se retourner et regarder intensément l’homme de leurs yeux d’encre, étrangement vides mais luisants, soudainement interrogatifs. Ils repartent, incertains de l’issue d’une éventuelle confrontation, le nombre ne joue pas en leur faveur mais l’envie demeure.

Balthazar aurait dit-on une trentaine d’années, une rude barbe piquante et noire envahit son visage et descend loin jusqu’à sa poitrine. Il est habillé d’un pantalon près du corps de laine noire, d’un pull à col roulé de même matière et absence de couleur, de bottines plates et porte une chevalière sombre représentant le corps écorché d’un cheval cabré. 

Ses mains sont longues et fines, ses ongles manucurés, affutés comme prêts à tailler des chairs. 

Ce sont ses yeux au blanc imperceptible qui troublent, lui donnent ce regard séduisant autant qu’inquiétant. Il sort une cigarette JPS de son paquet rigide, referme le clapet, regarde d’un œil amusé les images terribles dont la réalité guette les fumeurs parait-il. Il tire une longue bouffée sur la cigarette, emplit ses poumons d’un oxygène souillé et récréatif, s’assoit sur une marche, attend celle qui doit surgir. 

Un instant plus tard, une femme d’un blond incertain surgit à son tour, le pas mal assuré, titube, trébuche sur une marche, casse un talon, tombe et murmure dans un souffle malodorant.

  • J’ai trop bu, ou je suis fatiguée. Elle rit bêtement et tourne vers Balthazar un visage auquel se sont collés des cheveux gras.

Elle lève les yeux, 

  • Eh beau jeune homme, comment t’appelles-tu ? Moi, je suis Andréa.
  • Je m’appelle Balthazar l’Amor lui dit-il d’une voix douce, caressante comme celle d’un animateur de radio, la nuit. Et vous ?
  • Amor, comme l’amour ? Je m’appelle Andréa.
  • Si l’on veut, ou plutôt si cela vous convient répond-il alors qu’un feu intérieur embrase ses pupilles.
  • Un coup de main pour m’aider à me relever ? J’ai les jambes flageolantes, la fatigue, je crois.

Balthazar s’approche, la saisit par le bras, la hèle vers lui et de son autre main, sans effort ni violence, du bout de l’ongle de son long index il entaille son cou d’une mince mais profonde coupure. II la retient alors qu’elle tente de crier. Elle s’effondre, son souffle s’éteint, simplement tandis que le sang jaillit de l’artère sectionnée.

La jeune femme est belle maintenant que sa vulgarité l’a quittée. Sa dépouille dont les yeux se glacent déjà obstrue le chemin que personne n’emprunte car personne ne fréquente les mêmes rues que Balthazar, la nuit. Il l’enjambe avec respect alors qu’une autre Andréa, plus diaphane, très pâle mais tout aussi belle s’élève du corps allongé. La femme se dresse et questionne.

  • Mais que m’arrive-t-il dit-elle en essayant, en vain, de lisser sa robe qu’elle croit chiffonnée.
  • Il ne t’arrive rien Andréa, rien qui ne soit nouveau ou évitable. Il était temps, pour toi, c’est tout, ne t’inquiète pas.
  • Mais temps pour quoi, c’est étrange, je ne sens plus mon corps, est-ce toi, l’amour responsable de mon état ?
  • Tu ne sentiras plus jamais ton corps Andréa, réjouis-toi. Il ne te fera jamais souffrir, ne te trahira jamais, ne vieillira plus. Quant à l’amour et pour répondre à ton enveloppe charnelle, mon nom évoque plus certainement la mort que l’amour vois-tu ? Mais soyons joyeux, viens danser, je suis l’espoir et l’avenir, viens profiter.

Andréa le suit, entre à nouveau dans la boite de nuit dont la musique hurlante a changé de façon imperceptible, mais elle a changé, elle le perçoit. D’autres femmes et hommes diaphanes eux-aussi dansent, boivent des verres vides et s’amusent. 

  • Où sont les autres demande Andréa.
  • Tranquillise-toi, ils sont là, légèrement décalés, comme la musique, joue, bois, enivre-toi, profite de la non-vie, elle est tienne pour toujours désormais. Je suis la mort, je suis l’espérance, la joie, la perfection.

Balthazar l’entraine vers le groupe parallèle des non-être, tous jeunes encore et épanouis qui frétillent sur la piste en lui tendant les mains.

Quatre heures trente du matin ; le réveil crache sa mélopée douce, Ursula Vitam se réveille, frotte ses yeux endoloris par un sommeil trop rare, baille en s’étirant, regarde le réveil pour vérifier si par bonheur il n’aurait pas sonné trop tôt. 

Mais non il est bien temps, ces machines fonctionnent plutôt bien. Elle se lève, lance sa machine à café italien pour qu’elle chauffe pendant qu’elle goutte l’eau tiède de la douche qui caresse son corps une douche dont l’objet est plus de la reconnecter à la réalité qu’autre chose. 

Assise seule, les coudes posés sur sa table en formica bleu lavé, typée années soixante, elle savoure un long café, très fort, brûlant, dont les composants irriguent doucement son sang et fouettent sa vitalité.

Elle essaie de flâner un peu mais doit s’y résoudre, elle n’y parvient pas, elle doit y aller, enfiler sa combinaison vert tendre, des baskets confortables, tirer ses cheveux en arrière, claquer la porte derrière elle et s’élancer vers les quartiers glauques de la ville.

Ursula est la Vie, la Nature, elle est la grande initiatrice, la créatrice, celle qui organise. Sa mission, de créatrice depuis le néant s’est transformée avec le temps. La voici qui jardine désormais, renouvelle, elle est mère des naissances et s’ennuie profondément.

Elle conduit vite, tourne à droite sans prévenir, gare sa voiture non polluante à proximité du petit chapiteau qui signale l’entrée du night-club.

Elle attend un instant, observe la porte de bois clouté et son judas ajouré barré de barreaux de fer, rejoint l’entrée et pénètre dans le lieu de plaisir dans un souffle de vent léger invisible aux vivants. Elle avance, regarde en tous sens, cherche son interlocuteur de la nuit, l’aperçoit au fond, assis, entouré de trop de femmes pour un homme seul.

Elle s’approche, chasse d’un murmure incontestable les créatures qui s’égaient sans comprendre pourquoi.

  • Ursula ? Déjà ? Mais quelle heure est-il ?
  • Près de cinq heures trente Balthazar, je dois collecter tes morts, où donc sont-ils ?
  • Je les ai rangés en bas, dans la cave, bien alignés, comme d’habitude.
  • J’y vais dit-elle.
  • Attends. Respire un peu, enfin, si j’ose dire. Depuis combien de temps viens-tu chaque matin, chaque soir collecter mes conquêtes, avec ce même air triste, fané, introverti.
  • C’est ma mission Balthazar, rien de plus.
  • Ta mission, mais commandée par qui ? Contrôlée par qui ? Récompensée par qui ?
  • Par Dieu, notre Maître j’imagine. « Ce fut, c’est et ce sera ». Commencer à contester n’est-ce-pas déjà trahir ? pense-t-elle.
  • Tu imagines, moi j’ai réfléchi. Nous ne l’avons jamais vu Ursula. En effet, nous agissons ainsi car nous sommes programmés. Tu t’ennuies, je m’amuse. Je ne te propose pas ma place, ni ne veux prendre la tienne, qu’on m’en préserve. Tiens, que Dieu m’en préserve ! Mais si nous cessions. Si tu laissais ces corps là où ils sont et si je cessais de prendre leur vies, qu’adviendrait-il ?

Ursula considère Balthazar, étudie son idée, une de ces idées décalées qu’il affectionne, une de ces révolutions qu’il pratique de temps à autres. Mais pour la première fois il lui a demandé de l’accompagner. Et pour quel défi. Elle est las, il est heureux. Il a plus à perdre qu’elle.

Elle décide, pour une fois de lui faire confiance, s’assoit sur un tabouret de velours rouge, face à lui. Ils attendent, pendant des jours, puis des mois et enfin des années, ils attendent. 

Puis un matin, ou un soir, on ne sait plus, ils s’écroulent tous deux comme un tas de cendre s’enfonce sur lui-même. La caméra fait un travelling arrière puis se retourne sur un chercheur jovial. Sur la poche supérieure de sa blouse, un carton épinglé indique John Glenmore, Vice-President, Life Cycle, Alphabet Corporation.

Il se retourne, regarde la femme qui travaille avec lui et dans un rire inextinguible il lui dit :

  • Cette fois-ci, nous avons enfin vaincu la Mort, Margaret.

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