LES LETTRES DE LÉON


Marchand d’idées, maaaarchand d’idées !

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Il est sept heures quand j’installe mon triporteur Vespa encore pétaradant sur Clay, à l’épicentre du quartier des affaires de San Francisco. C’est là que le transit de cols blancs est le plus intense de la ville tôt le matin. 

Je l’ai toujours arrêté là, comme le faisait mon père et son père avant lui. Même si avec le temps nos moyens de transport ont pu changer nous avons toujours maintenu notre offre,  nos couleurs et notre emplacement, dûment autorisé par les autorités municipales et régulièrement contrôlé par les forces de police comme si notre présence ici depuis quatre-vingts ans maintenant était jusque-là passée inaperçue.

Il est superbe mon triporteur et contribue grandement à ma notoriété visuelle. Il resplendit sous un soleil d’hiver pourtant pâle, dans sa couleur vert-bouteille relevée d’un trait doré mat appliqué sur ses arêtes les plus saillantes. En haut de son pare-brise, un bandeau pare-soleil dégradé vert lui donne un petit air romain. Il est propre et lustré de frais comme un crâne chauve poli par le barbier. Sur le plateau arrière du micro pick-up j’ai boulonné, il y a longtemps déjà, la machine de cuivre et laiton aux compteurs ronds, gros comme des soucoupes. De nombreuses dents crantées saillissent ici et là, tournent dans une odeur de graisse inimitable et quelques jets de fumée ou de vapeur intermittents jaillissent de ses entrailles. J’avoue que pour certains de ces jets, aucune utilité réelle n’est associée mais le flacon participe tant à l’ivresse que l’on me pardonnera ces petites supercheries inoffensives.

Rutilante, je la couvre habituellement d’une épaisse bâche pendant le transport que je relève et roule à l’arrière lorsque j’arrive à destination. 

Sur les portes de la cabine sont inscrits les mots suivants, en anglais bien sûr mais que je traduis à votre intention ainsi que tous les dialogues à venir, pour une meilleure fluidité du récit : 

Antonin Cristobal. 

Marchand d’idées

Établi en dix-neuf cent trente-trois 

Carmelo Street. 

93921 Carmel by the Sea. 

California, USA

Sur le toit, j’ai collé, il y a quelques années déjà, une sculpture de cerveau en résine avec un gros point d’interrogation planté en son milieu pour illustrer, symboliquement, l’objet de mon commerce. A l’arrêt, le cerveau s’éclaire, tandis que le point d’interrogation tourne lentement sur lui-même dans un sens, puis dans un autre. 

Car oui, je fais commerce d’idées, d’idées percutantes , d’idées incontournables contextuelles ou universelles selon les besoins et la bourse de mes clients. Je me félicite de compter en la société de mes acheteurs grand nombre des principaux gourous de la Silicon Valley auxquels j’ai rendu des services désespérément anonymes et qui, par contrat, doivent le rester.

Je suis tout juste installé et déjà juché sur mon tabouret de bar en teck quand surgit un client que je reconnais à son accoutrement toujours un peu négligé, la chemise habituellement en cours d’évasion de son pantalon. 

  • Bonjour Cristobal lance-t-il, je voudrais une idée s’il vous plait. 
  • Bonjour Monsieur Stampton. Avec ou sans contexte ? 
  • C’est-à-dire ?
  • Je veux dire, souhaitez-vous m’expliquer la raison, le contexte de votre besoin ? Ou souhaitez-vous une idée, dans l’absolu, au risque qu’elle soit peut-être inadaptée à la situation, tout en restant de qualité bien sûr, mais plus propice à un autre besoin qui surviendra, ou pas.
  • C’est plus cher ?
  • Assurément.
  • J’ai payé cent dollars la dernière fois.
  • Alors vous aviez choisi une idée, simple, sans contexte.
  • Mais là il m’en faut plus voyez-vous.
  • Alors ce sera plus cher. Une idée simple, c’est-à-dire moins acérée, moins précise qu’une idée percutante mais avec son contexte, ce sera deux-cents dollars.
  • Et l’idée percutante ?
  • Percutante et contextualisée, voyons un peu. J’ajoute les statistiques, le coefficient de bonitude et de précision, le bonus fidélité, la réorganisation du hasard, le redressement de l’avenir. Il faudrait compter trois-cents dollars et attendre deux heures environ. Cela vous convient-il ?
  • Non, merci, c’est tentant bien sûr mais je vais prendre une idée, avec contexte. Mais puisque nous en sommes là, combien coûte une idée incontournable, disons pour mon information ?
  • Ahhh, c’est que nous touchons là au sublime. Une idée incontournable ne peut faillir. Elle s’imposera à tous, elle renommera le passé s’il le faut, tordra le présent, c’est obligatoire et forcera l’avenir, oui, c’est tout autre chose. Cela peut atteindre plusieurs milliers de dollars à condition bien entendu que cela ne concerne qu’une seule personne car s’il s’agit d’un groupe ou d’une société, cela dépassera plusieurs millions.

Je vois bien qu’il n’en croit pas vraiment ses oreilles et que je l’ai peut-être déjà perdu.

  • Oui, tout à fait, répond-il, intéressant, terriblement intéressant. J’entends bien, plusieurs millions. Alors non, disons que j’en reste à une idée, mais avec contexte.
  • Fort bien, je n’insiste pas. Donc cela vous fera deux-cents dollars Monsieur Stampton. 

Il me tend deux billet de cent dollars, craquants, qu’il a probablement fabriqué dans la nuit tant il est neuf ! C’est beau un billet de cent dollars, même si la tête de Benjamin Franklin y est imprimée, ce qui, un instant m’insiste à réfléchir sur le sens du mot beauté… Je l’entraine à l’arrière de mon pick-up là où se trouvent le tableau de réglage et les manettes rouges des commandes.

  • Fort bien, ce contexte ? dis-je. Dites m’en plus, sans pour autant revenir à l’époque de  la naissance de Jésus s’il vous plait. Soyez concis et percutant, je vous écoute.
  • C’est-à-dire que je m’ennuie, commence-t-il. Et…

Je l’interromps car malgré ma mise en garde et le connaissant parfaitement, je sais que je dois sur le champ mettre un terme à l’hémorragie explicative qui va irrémédiablement survenir pour m’expliquer le sens et la genèse du mot ; ennui. 

  • C’est assez, j’ai compris, restons en à la pureté du mot s’il vous plait. Je vous en remercie. Nous avons donc dit, ennui.

Il se tait et m’observe alors que je tourne le cadran du futur, le positionne sur un. J’enfonce le bouton départ différé, actionne la manette contentement. Je sors un chiffon, essuie mes mains de la graisse qui s’y est déposée. Voilà c’est parti.

La machine toussote un peu, engage ses pignons, s’arrête, repart lentement, s’emballe, freine en force et enfin crisse longuement avant qu’un tube de verre ne tombe dans le réceptacle feutré prévu à cet effet, le tout, dans un nuage de fumée rosâtre du plus bel effet.

  • Voici pour vous, mon bon Monsieur Stampton lui dis-je en lui tendant le tube de verre dans lequel se trouve la réponse à son ennui.

Il l’ouvre, fait glisser le rouleau de papier qui s’y trouve et déclame :

Ennui. « Si tu t’ennuies, gratte toi les jambes, ça te fera des bas rouges ».

Il enroule le papier, revient vers moi et dit

  • Vais-je cesser de m’ennuyer ? 
  • Voyez déjà lui, dis-je. Depuis plusieurs minutes vous avez oublié votre ennui et si vous ne l’aviez rappelé, vous seriez encore sous le coup de l’émerveillement, sans compter que vous ne vous êtes pas encore gratté les jambes et que ceci, en soi, vous éloignera de nouveau de l’ennui qui vous étreint. Allons, cher Monsieur, un peu de panache.
  • C’est vrai dit-il, un peu de panache. C’est simple mais j’apprécie Cristobal, merci.
  • Et ça n’était que deux-cents dollars lui-réponds, le visage serein déjà tendu vers d’autres clients potentiels. Au revoir Monsieur Stampton.
  • Au revoir Cristobal.

Je me lève et chausse à nouveau par la pensée mes bottes neuves du bonheur. Encore un homme heureux me dis-je avant d’accueillir le nouveau client essoufflé qui tambourine d’impatience sur le toit de mon Vespa.

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