Souvent il rit. Il rit fort.
Il rit parce que gémir, ou pleurer l’éloigne des autres, qui désespèrent.
Il ne pleure pas, afin de ne pas devoir commenter, expliquer, justifier.
Avez-vous déjà remarqué que si vous pleurez, vos proches vous demanderons pour quelle raison vous êtes triste, alors que si vous riez, ils se feront moins curieux, comme si le rire ne méritait aucune attention particulière, lui qui pourtant, si souvent est le manteau du désespoir ?
Sommes-nous si bien programmés pour la peur, préférons-nous l’angoisse à la joie, ou bien voulons-nous aider ceux qui se trouvent en détresse ? C’est cela je crois la vraie compassion, aider lorsque les autres ne peuvent tout simplement pas ou plus. Mais lui attache toujours beaucoup d’attention à ceux qui rient pour exister, souvent pour vivre.
C’est un homme qui erre dans la vie tout en projetant l’illusion de parfaitement la courber à ses volontés. Il a précisément, méticuleusement construit le navire qui fend les vagues de son existence.
Lui pourtant, a le sentiment de tarder à se saisir de sa vie, de se laisser porter, malgré le temps qui file tandis que l’horizon se brouille progressivement comme lorsque le soleil se couche dans les nuées cotonneuses, tard en été. Souvent, il a du retard sur le temps, toujours il manque l’occasion d’une espérance qui jamais ne reviendra, toujours il réfléchit, pour finalement ne pas comprendre.
Alors il rit. Il rit fort.
Depuis son plus jeune âge et déjà pour construire les remparts de sa citadelle, il a entrainé son esprit dont il ne savait que faire, à la dérision, à une légèreté apparente, à l’ironie jusqu’au cynisme. Il aura payé pour cela aussi, quoi de moins fiable qu’un homme qui rit dans notre société qui confond sérieux et efficacité, diront certains ?
Il refoule ses craintes à grands traits d’histoires qu’il espère amusantes pour distraire et égarer son entourage, de moins en moins crédule avec le temps qui s’égrène, mais qu’importe pourvu que la façade bien entretenue demeure avenante, pourvu que régulièrement on l’entretienne.
Chaque pensée néfaste qui traverse son esprit s’accompagne d’une sortie humoristique qui anéantit le poison que son cerveau distille à partir de ces petits riens qui font une vie.
A certaines occasions, il lui faudrait presque une mitrailleuse à humour tant l’assaillant se fait prégnant, funeste et fourbe.
Cela remplit son quotidien et ne lui procure bien entendu que peu de satisfaction mais il le dissimule avec habileté, parfois avec panache comme le clown qui n’est personne et tout le monde, rien et tout, mais n’est jamais lui-même et cela lui convient, faute de mieux.
Parfois les sourires, les rires des autres, en retour, l’entrainent vers la lumière.
Il tire si peu de joie de ces supposées réjouissances qu’il doit se demander si c’est bien cela le bonheur ou ne serait-ce qu’un moment de bonheur tant il se sent étranger.
Il observe avec envie ceux qui vivent l’instant comme on croque une pêche savoureuse, qu’on dit sucrée. Il se demande souvent s’ils ressentent véritablement ce qu’ils expriment ou s’ils feignent une posture. Mais pourquoi diable feraient-ils cela ? Non, il faut se rendre à l’évidence, il est handicapé du sentiment plaisant.
Sa mélancolie envahissante, il la laisse chaque jour couler de son esprit dans l’encre électronique de ces mots qu’il plaque sur des pages blanches virtuelles. Comme lui, ces pages ignorent les ratures, elles sont ou ne sont pas.
De jour en jour, par fragments inégaux il enferme cette mélanfolie, dans la mémoire artificielle de son ordinateur. Et s’il voulait encore s’essayer à un bon mot pour se détendre, il dirait que cette prostituée prête à se vendre au plus instable, il l’emprisonne dans son Mac.
Hélas au fur et à mesure qu’il vide son esprit, il se remplit de nouvelles idées toutes de charbon dont certaines sont très belles à défaut d’être encourageantes. Il doit alors puiser au fond de ses réserves et organiser un feu d’artifice ininterrompu, omniprésent jusqu’à la nausée.
Il ne se plaint pas, ne cherche pas la pitié de ses égaux.
Il s’assoit, traque l’association d’idées que ses mots lui suggèrent, attend que les situations se créent et développent une histoire comme dans un delta aux parcours multiples. Il choisit un méandre et tire le fil, rejette les productions dont la noirceur retient trop la lumière afin qu’elle n’y sombre pas.
La mélancolie, oui, mais habillée de l’élégance de la nostalgie.
La détresse, non, si possible, qui inquiète et pervertit toutes les relations. Elle doit rester tapie là, dans son ombre, ne pas gronder, ne pas même penser, ne jamais se manifester, ne pas briser la chaine d’acier qui souvent, mais pas toujours la contient.
Lorsque parfois elle échappe même brièvement à toute surveillance, les conséquences néfastes de ses conquêtes sont sans limite comme un ruisseau paisible passe en un instant de l’insouciante bienveillance à l’ivresse dévastatrice d’un torrent d’eau et de boue déchainé.
S’il écrivait sur son tableau noir avec des éclats de charbon ce serait terrible. Mais il a dompté l’animal au prix d’efforts immenses et compte bien s’y tenir. Ça vous fait rire ? J’espère…
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