LES LETTRES DE LÉON


Puis l’humanité n’eut plus besoin de la Terre

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Colonisée partout où cela était possible, domestiquée, exploitée, contrainte, détruite mais préservée aussi, croulant sous la masse biologique humaine en croissance exponentielle, la nature, dit-on se rebella, un jour.

La Terre vit son climat progressivement mais rapidement évoluer vers davantage de chaleur. En quelques années, la Bretagne eut le climat de l’Anjou, puis celui de l’Aquitaine tandis que celle-ci subissait des conditions météorologiques proches de l’antique et éternelle Andalousie.

Depuis fort longtemps néanmoins, depuis des milliards d’années en fait, la nature ravageait la Terre à grand renfort de changement climatique, de dérive des continents, d’hyper activité volcanique et bien d’autres manifestations cataclysmiques encore. 

La vie s’était-elle pour autant éteinte alors que les conditions de vie devenaient bien souvent impossibles ? Non.

Depuis bien longtemps et sans que l’on s’en soit vraiment aperçu, l’Homme maitrisait la nature, exploitait la terre, remuait et froissait montagnes et forêts, fouillait les entrailles de sa planète jusqu’à la nausée pour y puiser des ressources dont il connaissait les limites, élevait avec cruauté les animaux nécessaires à sa faim et assouvissait son appétit pour la conquête et le contrôle.

Mais surtout et avant tout l’Homme était parvenu à éviter de subir les aléas d’une nature bien souvent hostile. Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi, bien que menacés les éléphants, les gazelles, les crocodiles et bien d’autres animaux existent encore? J’ai honte à l’avouer mais c’est parce que l’homme le veut bien. Triste constat diront certains, formidable réussite hélas parsemée de désastres diront les plus optimistes.

L’humanité, à l’encontre de l’opinion généralement admise, avait atteint cet état auquel la préservation de la Terre n’avait plus d’intérêt qu’esthétique. Chacun en 2052 s’accordait à penser qu’il est bien plus agréable de nager dans une eau pure, d’admirer le vert des arbres ondoyer dans le soleil déclinant, d’observer d’autres formes de vie jouir de l’ivresse qu’elle procure, de respirer un air frais comme une cigarette mentholée. Certes.

On faisait encore semblant de croire que la Terre pouvait anéantir ce locataire turbulent alors même que l’Homme n’en avait plus vraiment un besoin vital. Il pourrait survivre à une planète à bien des égards détruite mais sous son contrôle car son savoir et ses outils lui permettraient à grands frais et au prix probable de la perte d’un grand nombre des siens, de survivre et croître à nouveau.

Anton Pouliquen savait tout cela, il savait aussi que la dépense pour vivre sur une Terre abandonnée aurait été sans commune mesure avec celle à mettre en œuvre pour la préserver. 

Car si l’Homme aime la beauté de sa Terre, ses dirigeants aiment la puissance de leur investissement, mus par le désir irrépressible de modeler le monde à leur image. Anton n’échappait pas au modèle. Une multitude d’êtres humains choisissait une minorité d’autres humains qui ne pensaient pas comme eux. Mais il fallait une conformation exceptionnelle pour s’exposer à la vindicte populaire et trouver cela bon.

Aussi, au tournant des années 2030, les puissants «économiques» avaient constaté que soigner la Terre couterait moins cher que la réparer une fois détruite. Loins de la crainte d’un monde dans lequel l’humanité ne pourrait pas survivre, ils avaient pris conscience de ce que leurs homologues «politiques» devraient les ruiner si eux-mêmes ne décidaient pas d’agir.

Cela n’avait pas échappé à l’activiste écologiste Ramuncho Partagas. Depuis longtemps il s’employait à convaincre ses militants sincères, sans doute, mais geignards, de l’ineptie de leur stratégie de la peur. Si rien n’est fait, disait-il le monde n’est mu par la peur que lorsque l’Homme tombe dans l’abime, déjà. Alors seulement envisage-t-il d’apprendre à voler…. Il n’y avait rien de nouveau dans le monde animal et l’homme n’y échappait pas. A quoi bon agir quand le danger n’est pas encore là, à vous ronger les orteils. L’homme avait beau oublier qu’il appartenait encore au règne animal, la nature s’entendait à lui rappeler.

Nous devons convaincre l’humanité dirigeante, disait Ramuncho que tout l’argent du monde pourrait ne pas y suffire si ceux qui détiennent les pouvoirs économiques et politiques n’agissent pas avant. 

Car le peuple ne détient pas le pouvoir de l’action quand tout est régi par l’économie. 

Serait-il plus rapide de détruire cet état de fait pour construire une société dite plus humaine et responsable ou serait-il plus efficace de s’appuyer sur la puissance de l’existant pour retourner la situation? 

Sachant que différents mouvements avaient tenté, en vain et depuis des siècles de modifier radicalement l’âme humaine, Ramuncho avait compris qu’il valait sans doute mieux explorer le deuxième terme de l’alternative…

Le mouvement écologiste mondial avait alors progressivement pris la robe d’un libéralisme forcené aussi puissant que le gauchisme sous-jacent mais stérile qui l’avait animé jusqu’alors. 

Au lieu d’interdire, de punir et de culpabiliser il s’était attaché, expertise à l’appui à chiffrer le coût d’une survie tardive comparée à celle d’un sauvetage anticipé. Et cela avait marché. 

Certes des élites internationales s’élevaient contre cette approche abjecte et si disgracieuse mais comme cela ne dépassait pas le cadre d’un vieil état nommé la France, la Terre avait quand même été sauvée.

Devant l’incapacité prévisionnelle à continuer à s’enrichir, les puissants avaient modifié leurs comportements. Ils n’étaient pas devenus bons ou charitables bien entendu, mais ils s’étaient convaincus qu’aucune autre voie ne s’offrait à eux. L’humanité avait été sauvée à son insu ce qu’Anton Pouliquen, désormais leader de la planète unifiée sut immédiatement transformer en triomphe personnel. 

Inspiré par les idées de Ramuncho il avait fait de la Terre un monde de paix, tourné vers les étoiles, à la recherche de la prochaine planète à conquérir, coloniser, exploiter et certainement, dévaster. Tant il est vrai que l’homme n’apprend rien de son passé et reste le super prédateur contrôlant qu’il a toujours été. Et si, toute considération morale mise à part, c’était le moteur de sa réussite car lorsqu’on parle d’humanité en faisant référence à la culture, la musique, l’entraide fait-on vraiment référence aux Hommes hôtes du système solaire? 

Un doute m’envahit…

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