LES LETTRES DE LÉON


Lointaine Proxima.

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Paul s’adosse à la lourde porte d’aluminium qui clôt le bureau de son frère au tout dernier étage de la tour Conquest et à l’extrême sud de Half Moon Bay. Il observe la ville étendue à l’infini semble-t-il, au travers des vitres réfléchissantes du grand espace mathématiquement organisé tout de blanc et d’argent. Derrière son bureau post design, Arnold s’affaire, davantage que d’habitude mais avec cette même concentration qu’il a toujours mise à assurer ses tâches.

Depuis fort longtemps, trois cents ans au moins, de Old Seattle à San Diego, il n’y a plus aucun espace sauvage inhabité et non bâti. Si la vue du haut de ce deux-cent vingt-sixième étage est splendide, elle n’en est pas moins trompeuse.

La côte pacifique, hérissée de tours gigantesques et bordée d’un mur de près de cent mètres de haut concentre quarante pour cent des deux milliard d’américains et plus de cinquante pour-cent du potentiel financier et créatif du pays. 

Le sous-sol est parcouru d’un réseau de quatorze étages de tunnels destinés à la circulation exclusive des trains hyper Loop supersoniques qui sans arrêt, de jour comme de nuit rejoignent les villes majeures qui s’étalent sur près de deux mille cinq-cents kilomètres de côte. 

Les autoroutes à niveaux multiples ont persisté et résistent encore à l’implacable avancée des transports collectifs. Mais l’Amérique reste l’Amérique et un truck, demeure un truck. Un milliard environ de ces véhicules sillonnent quotidiennement un réseau routier qui a lui seul consomme un tiers de l’espace disponible. Des voies souterraines ont bien été construites mais la congestion ne s’apaise pas. 

S’il a été envisagé à un moment, le développement des transports aériens individuels a été finalement abandonné devant les risques estimés trop importants de percuter les gratte-ciels quotidiennement.

La ville s’enfonce dans les territoires intérieurs jusque dans les déserts du Nevada, de l’Utah et de l’Arizona. Partout et particulièrement dans les zones les plus arides de la planète, l’homme a accueilli l’extraordinaire croissance de sa population conservant les régions les plus fertiles pour assurer l’alimentation des près de trente milliards d’individus sur terre. 

Ceux qui n’avaient pas le choix, soit que leur pays était entièrement aride ou inhospitalier, soit au contraire que leur territoire était particulièrement fertile ont du se répandre là où ils le pouvaient. 

La nature facétieuse et sans discernement réunissait désormais des populations entières autrefois riches ou pauvres dans un même creuset ; la pauvreté, l’incertitude, la faim.

Au sud de San Diego, là où se trouvait autrefois une frontière entre deux pays souverains,  réside désormais le mur haut de trois mille pieds, large d’autant, habité par les populations de classe moyenne sur sa frange nord. 

Infranchissable, sur son autre rive s’entassent les populations migrantes de toute l’Amérique Centrale et du Sud. Le Mexique en tant qu’état n’existe plus, ni aucun pays du sous-continent si l’on exclut le Chili dont la population réfugiée dans les Andes a pu maintenir un simulacre de civilisation.

Depuis des dizaines d’années, les migrants viennent buter sur ce mur le long duquel ils ont construit de rudimentaires hébergements. Chaque jour, ils s’efforcent de saper le mur avec leurs moyens antiques et inefficaces. D’autres tentent l’aventure au large, mais le mur s’enfonce loin au large dans les eaux territoriales américaines et les vedettes des garde-côtes modèle « Trump » qui patrouillent sans interruption ne se donnent même plus la peine de faire les sommations habituelles avant d’ouvrir le feu, de détruire les bateaux clandestins ou de les remorquer jusqu’à la côte mexicaine pour les exposer aux yeux d’autres éventuels volontaires. Mais rien n’y fait, chaque jour la pression humaine s’accroit et chaque jour, la répression l’accompagne à mesure de son évolution.

Paul respire un air filtré et frais, assurément mentholé aujourd’hui à l’intérieur du bureau. L’air est pompé en altitude grâce aux mats métalliques qui hérissent les immeubles entre la couche de gaz carbonique stagnant au sol et celle plus légère de méthane qui plombe l’atmosphère au-delà des premières strates d’altitude.

Il s’agit du seul espace dans lequel l’air demeure respirable, où les concentrations en oxygène, azote, gaz carbonique sont propices à la vie. En dessous, ou au-dessus de cette bande vitale, plus rien n’est possible. Les humains qui vivent, travaillent et circulent au sol survivent sous les cloches composites qui entourent tels des cocons les espaces de vie sociale.

La vie à l’extérieur est désormais du domaine du souvenir. 

La terre se meurt et si aucun plan de sauvegarde n’a jamais pu rencontrer le nécessaire assentiment de la population entière, un nouveau plan dit d’évasion, en privé, de sauvetage, en public est sur le point de naître.

Dans cinquante ans tout au plus la planète qui déjà ne peut nourrir l’intégralité de ses habitants ne pourra tout simplement plus nourrir aucun de ses ressortissants. Et cette idée, si elle est subie par beaucoup n’est pas du goût des élites financières, scientifiques, disons des possédants soit financiers soit du savoir sur Terre.

Et depuis plusieurs décennies tout ce qui compte en argent ou en science sur terre soit dix millions d’individus environ, tous âgés de moins de trente-cinq ans  mettent au point le projet « Conquest » dont l’objectif est de transporter ce même groupe d’individus vers Proxima Centauri. L’étoile la plus proche de la Terre et autour de laquelle une planète qu’on espère habitable a été découverte et deviendra, espère-t-on, le nouveau creuset de l’humanité tandis que sur Terre… arrivera ce qui arrivera. 

A l’évidence, cela n’est pas ce qui a été expliqué à ceux qui devront rester. Il a bien fallu, omettre certains paramètres, mentir beaucoup, promettre, davantage encore pour que le projet obtienne un assentiment qui bien que donné du bout des dents fut finalement voté.

Paul regarde Arnold. La tête penchée vers son écran mural, il arbitre plusieurs situations périlleuses, plusieurs questions simultanément. Arnold est le génie organisateur qui demain va présenter au conseil de Conquest les modalités du prochain départ fixé au seize novembre deux mille six cent vingt et un. Paul est un rêveur et comme ses parents et sa sœur, il ne sera pas du voyage.

Paul rêve, mais pas aux étoiles, il n’a pas cette science qu’a Arnold de tout orchestrer , il restera donc ici à tenter de vivre , à accompagner sa famille et ses proches et qui sait, à dépasser leurs défis à venir.

Assis à l’avant de la grande sphère de Titane qui parait faussement immobile, derrière le bouclier magnétique qui le protège des moindres poussières qui pourraient le détruire du fait de la vitesse atteinte par l’astronef, Arnold repense à son frère. 

Il pense aussi à l’embarquement récent des millions de passagers qui montèrent tous par groupes dans l’ascenseur stratosphérique vers le vaisseau construit en orbite. L’immense arche de Noé, comment n’y pas penser , se remplissait doucement puis lorsque enfin le dernier membre de l’humanité future eut franchi le seuil du vaisseau, Arnold donna le signal de départ du voyage le plus long, le plus loin et le plus périlleux que l’humanité eut jamais réalisé. 

Il faudrait l’équivalent de trente-cinq mille années terrestres à plus de cent cinquante mille kilomètres par heure pour atteindre TRAPPIS–20–C.

A l’évidence, inutile de préciser qu’aucun des passagers embarqués n’atteindra jamais la destination ultime et que chacun devra transmettre aux mille quatre cents générations successives l’héritage scientifique et culturel de l’humanité et le sens de cette quête extraordinaire. Les plus riches espèrent aussi perpétuer le rêve capitaliste au travers de la galaxie. Nous ne sommes jamais trop prévoyants pensent-ils.

Ainsi avançait Conquest passant Saturne, en route vers Saturne et ainsi passa le temps encore et encore.

A la surface de TRAPPIS-20-C, dans la salle de contrôle internox du système de Proxima Centauri,  Pégase note les dernières coordonnées de Conquest et prévient sa hiérarchie que le vaisseau est en vue et devrait entrer dans sa phase finale de contact sous peu.

Hypérion, Gouverneur de l’étoile et Paul 3C Guide du vivant l’écoutent et décident ensemble de s’avancer vers le point de capture prévu de longue date. Lorsqu’il s’y rendent à pied pour profiter des jardins merveilleux de TRAPPIS, il révisent doucement et pour une dernière fois les modalités de l’accueil qu’ils vont faire à ces terriens égarés et sortis de la nuit des temps.

Conquest, dont les vivants ont pris le contrôle à distance sans que les humains à bord n’aient pu s’y opposer, se pose lentement sur l’immense emplacement qui lui est réservé et sous un tonnerre d’applaudissements. Plusieurs millions de vivants sont venus en masse accueillir ces visiteurs d’ailleurs, attendus depuis toujours et dont la légende se perd dans l’infini du temps.

Hypérion s’avance vers le vaisseau, tend sa main et déclenche l’ouverture du sas de Conquest. Un petit être mou, terrifié, pâle mais très humain passe lentement la tête par l’ouverture avant de s’avancer, hésitant et vite essoufflé, les mains au-dessus de la tête en disant dans une langue nouvelle bien que terrestre, je me rends. Ne tirez pas.

Sois bienvenu lui répond Paul 3C et sortez du vaisseau, toi et tes amis, nous vous attendions, puis il ajoute, depuis toujours…

Lentement, les habitants du vaisseau prennent pied sur cette Terre nouvelle, objet de leur quête. Des habitants qui jamais n’ont foulé le sol d’une planète, des habitants dont certains même ont oublié ou ne savent pas comment ils sont arrivés dans ce vaisseau ni pourquoi.

Mais Org lui sait. Le commandant de Conquest mange le repas qui lui est offert et qui n’est pas si éloigné de son ordinaire.

Alors Paul 3C qui ressemble à s’y méprendre à un humain explique à Org et ses congénères qu’après le départ des premiers colons explorateurs qui avaient décidé d’abandonner à leur sort une humanité vouée à la mort, après leur départ donc, l’humanité traversa une crise prévisible qui décima vingt-cinq milliards d’homme affamés, malades, victimes des guerres inévitables. La Terre, submergée entra en errance pendant plusieurs milliers d’années au cours desquels la population s’effondra à moins de trois milliards d’habitants.

Alors que les ferments de la guerre (l’argent, l’envie, le mépris, la convoitise) avaient disparu et alors que l’humanité avait appris à se contrôler, celle-ci devait renaitre de ses cendres et bâtir enfin une civilisation fraternelle.

Cette civilisation dit Paul 3C à Org, c’est celle que tu vois aujourd’hui. Il y a trente mille ans que désormais en paix nous avons développé nos savoirs pour le bien commun. L’un de ces savoirs, la propulsion antimatière nous permit de rejoindre Proxima Centauri en six ans seulement, puis de coloniser bien d’autres étoiles et planètes environnantes. Près de deux-cents à ce jour. Et ainsi, cela fait trente mille ans que nous vous attendons, sans véritable intérêt au début puis avec une impatience croissante ces dernières années.

Viens Org, viens avec les tiens. Oublie la peur et l’insolence aussi.

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