La Lincoln Continental MkV 1959 dévale Twin Peaks Boulevard sans ménagement pour les tendres amortisseurs de la limousine. Moins sinueux que Lombard, Twin Peaks est beaucoup plus long et s’étend vers Massonic puis Praesidio avant de rejoindre sans écart Pacific Heights.
Dans un bruit de courroie, feutré quoique perceptible, la voiture s’arrête avec souplesse devant une maison de maître qui domine l’océan pacifique à l’ouest et la baie de San Francisco, au nord.
Construite à l’entrée de Vallejo en 1912 elle offre près de mille mètres carrés d’habitation sur trois niveaux d’un exceptionnel niveau de luxe et de rareté. Remaniée en 1930 pour accroitre encore son raffinement et sa richesse, elle n’a depuis cessé d’être entretenue conformément aux plus hauts standards de qualité.
L’homme qui s’est extirpé de la limousine quatre portes laisse les clés de la voiture à son chauffeur en lui signalant l’essoufflement du moteur. Il observe cette maison symbole de son exceptionnelle réussite, celle d’un des hommes les plus riches et par conséquent les plus puissants des Etats-Unis.
Il prend le temps de détailler l’alignement élégant des fenêtres, l’enchevêtrement de briques et de bois de la façade, l’élégance des corbeaux de la charpente. Il sait bien que pas un irlandais d’Amérique ne l’égale, qu’il a pour toujours refoulé les frustrations et humiliations de l’enfance, la faim et le mépris. Il sait également que depuis peu seulement ses affaires sont inattaquables. Tout historique noir, toute participation à des activités illicites massives a disparu, tout est désormais officiel, légal, impossible à tracer et honnête. Il se hausse le col du haut de son mètre soixante-trois et s’introduit dans la demeure éclairée, époustouflante en cette douce soirée de mai 1959.
Il gravit l’étage en empruntant l’escalier de marbre qui tourne en double révolution vers la gauche, entre dans sa chambre dont le tapis moelleux recouvre presque ses vernis noirs d’intérieur.
Après avoir revêtu une robe d’intérieur de soie vert foncé aux motifs cachemire il s’approche des fenêtres nord et observe en connaisseur les innombrables transports de bateaux vers Oakland et Berkeley qui évitent avec respect Alcatraz et ses courants rebelles. Plus à l’ouest, le Golden Gate Bridge qui célèbre encore la ruée vers l’or s’est éclairé de ses feux de position alternatifs sur près de trois kilomètres de route suspendue chargé dans les deux sens d’un flot continu de voitures aux ailes galactiques en cette fin des années cinquante.
A sa droite, cachée dans sa crique sublime, Sausalito s’endort doucement ou accueille les amoureux en quête d’un restaurant secret avec vue imprenable et grandiose sur le skyline de San Francisco. Plus loin encore, des banlieusards aisés rentrent en cohorte vers Tiburon, ses maisons à la Frank Lloyd Wright en palier sur les collines du nord et dont les garages regorgent de décapotables au design hystérique et démesuré.
Ruppert O’Malley possède le plus grand réseau de chemin de fer du pays. Ses lignes sillonnent les Etats-Unis des frontières du Nord Canadien glacial aux déserts arides du Mexique. Il contrôle en outre, une grande partie des lignes transaméricaines qui assurent le transit des matières premières, main d’œuvre en surnombre, fruits, légumes et autres denrées du Pacifique vers l’est industrieux des Etats-Unis.
Les importations d’Orient, le trafic de main d’œuvre notamment chinoise clandestin mais répandu, la distribution d’opium ainsi qu’un solide réseau de bateaux offshore pendant la prohibition ont permis ce développement avant le grand blanchiment de ses affaires. Les années 1930 ont été celles de la corruption, les années 1940 furent celles du nettoyage organisé par d’habiles avocats d’affaires aidées en cela par la guerre et l’oubli qu’elle engendre lorsqu’il s’agit tous de défendre la nation. Et depuis la fin de la seconde guerre mondiale, sa fortune déjà considérable est passée progressivement du noir d’encre à la légalité radieuse.
O’Malley, alors qu’il devenait progressivement un membre officiel de l’establishment américain guère plus contestable qu’un Joe Kennedy par exemple, conservait des manières de butor que ses leçons de maintien amplifiaient davantage qu’elles ne les masquaient.
Lorsque les faits l’irritaient, il faisait mine de conserver son calme comme tout gentilhomme se le devait mais sa face cramoisie, la froideur de ses mains ou sa crispation faciale trahissaient tour à tour son bouillonnement intérieur. Jamais, il ne parviendrait à les tromper. Tous ces dandins de Yale et de Harvard héritiers d’héritiers, eux mêmes profitant du travail d’ancêtres inconnus faussement vénérés par l’entremise de portraits accrochés aux murs de leurs bureaux. Il savait que pour avancer et résoudre cette crise il devrait à nouveau caresser ses vices d’antan car la justice, la droiture, non seulement n’avaient pas leur place dans cet imbroglio, mais de surcroit, le temps jouait en sa défaveur.
Il ne pouvait pas cependant replonger ses mains dans le sang, les trafics, la drogue. Il avait travaillé dur, ses enfants suivaient leur formation dans ces mêmes universités dont il détestait les produits, un jour, le nom des O’Malley signifierait réussite, réussite sans épithète disgracieuse.
Il lui fallait agir fort, vite et gagner en une seule donne.
Tout comme J. Edgar Hoover homme trouble, raciste et mulâtre lui-même, anti minorités sexuelles et sans doute homosexuel qui se vêtit toute sa vie des habits de la justice en employant des méthodes de voyous, O’Malley avait ses sources. Les deux hommes s’étaient croisés et avaient échangé quelques services ensemble, s’étaient appréciés en bons dissimulateurs qui s’étaient reconnus.
O’Malley décida d’appeler Hoover pour lui demander un service d’une incommensurable importance devant toucher un homme d’une incommensurable stature.
Edgar L. Hoover écoutait O’Malley lui raconter ses soucis et frémit de plaisir, à la limite du désir charnel quand l’autre lui demanda ce service. Hoover comprit immédiatement tout ce qu’il pourrait tirer de l’aide qu’il allait lui apporter de bon cœur et lui dit : Prononcez juste ces deux mots et je crois que vous aurez tout loisir de vous en féliciter ; « Enola Gay ».
Ruppert O’Malley s’assit songeur dans un fauteuil paquebot hérité des années folles. Il saisit le téléphone et demanda la Présidence des Etats-Unis, bureau du Président Eisenhower.
O’Malley patientait, passant d’un collaborateur à un autre, en attente, puis renvoyé vers un poste plus proche, ou pas. Soudain une voix nasillarde et pressée dit : Salut O’Malley que puis-je pour vous et mon vieux faites vite je n’ai que très peu de temps, je vous écoute.
Bonsoir Monsieur le Président, je souhaitais vous entretenir du dossier TWA, la compagnie de Howard Hughes, voilà, je souhaiterais l’acquérir. Einsenhower pris son temps puis répondit en riant ; c’est impossible O’Malley impossible, vous le savez d’ailleurs. Alors O’Malley se contenta de déclarer, hors contexte sans rien préparer, ces simples mots ; Enola Gay. Eisenhower hurla au téléphone ; allez au diable O’Malley ou plus loin encore ! avant de raccrocher de façon sembla-t-il brutale.
O’Malley se leva et regarda au dehors, la nuit sur la ville. Il était calme, un léger sourire passa sur son visage tandis qu’il sortait un cigare de son humidificateur.
Quelques mois plus tard, H. Hughes perdait la propriété des quatre-vingt-sept pour-cent d’action de TWA qu’il possédait. La plus grande compagnie aérienne au monde qu’il avait contribué à fonder venait de changer de main. Ce faisant, O’Malley devenait son actionnaire de référence mettant un terme aux difficultés de ses sociétés de transport ferroviaire, désormais complémentaires du plus vaste réseau aérien jamais constitué. O’Malley ce soir-là, seul comme souvent pensa qu’il venait de réduire Joe Kennedy au néant, ce en quoi il se trompait.
Il s’assit et songea, mais que pouvait bien signifier cette référence à Enola Gay?
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