LES LETTRES DE LÉON


L’homme à l’enfant

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L’enfant enfouit sa main gantée de laine au creux de celle de l’homme, longue, ossue, rugueuse. Celui-ci s’arrête à intervalles irréguliers et regarde la ligne de crêtes d’un regard lourd d’appréhension. L’index de sa main a l’ongle coupé court. Ils avancent, courbés sur l’abrupt chemin empierré qui sillonne la montagne de ses lacets entremêlés à d’autres chemins antiques, probablement romains. 

L’enfant s’arrête un instant, ajuste son cache-nez tricoté par de vieilles mains amies, fait trois tours de son cou et entre son menton dans le cocon qu’il a formé, seul son front rougi demeure piqué de froid.

De longs chardons bleus, épanouis, encore brillants de la rosée glacée du matin crissent doucement dans le vent, se penchent dans la brise en grinçant, écorchent parfois les hautes chausses de cuir enfilées par-dessus leurs pantalons de tweed usé. 

Le soleil s’élève lentement et bondit de sommet en haut sommet, repoudrés de frais. Il ne chauffe pas encore leurs articulations endolories par un sommeil hésitant et précaire. Si la situation n’était pas alarmante, les paysages empliraient leur cœur de la sagesse que la montagne inspire mais ils n’ont d’yeux que pour la fuite.

Durant la nuit enveloppante et froide,  l’enfant a dormi comme un ourson contre sa mère dans l’abri de fortune chahuté par le vent hurlant du nord, coupant comme une serpe. 

La température est encore très basse et l’air vaporeux qu’ils soufflent dans leurs mains n’éveille aucune chaleur réparatrice. Les pieds aux engelures douloureuses de la veille butent au fond de leurs croquenots éculés qui râpent des talons abimés et endoloris. 

Sur le chemin qui monte encore, de traitres pierres aigues roulent sous leur pas ralentissant leur laborieuse progression. L’enfant se plaint encore, gémit doucement, ralentit, tire en arrière par intermittence comme un chien qui refuse d’aller plus loin. L’homme le regarde sans un mot, tente de mettre dans son regard le soutien, la chaleur et l’amour qu’il peut, faute de mieux. L’enfant lui répond sans un mot et s’avance pesamment dans son ombre l’abritant du vent qui se lève à nouveau avec l’altitude.

Il se posent derrière un gros rocher de schiste protecteur. L’enfant s’assoit entre les jambes de son père, s’appuie à son torse et attend les quelques miettes d’un frugal petit déjeuner accompagné d’un reste de café au lait, froid sans doute. Ils mâchent le pain dur ensemble, longuement a dit le père, pour flouer leur organisme, lui faire croire qu’ils mangent bien plus que ce qu’ils mastiquent.

Il repartent plus lourdement encore, le col est loin encore loin là-haut qui disparait dans les nuages aveuglants et humides. 

L’homme pose de nouveau son fardeau et laisse glisser au sol le long fusil et son étui qui lui arrachent l’épaule depuis qu’ils ont quitté la ville et que leurs poursuivants s’acharnent sur leurs traces. Il a beau être d’une exceptionnelle constitution physique, la déclivité s’accroit, il lui faut porter l’enfant de plus en plus souvent, il craint de ne jamais aborder le sommet à temps.

Au loin, rauque, guttural, retentit de nouveau le hurlement des Saint-Hubert qui grimpent, nez au sol, la truffe collée à leur trace olfactive qui pour les hommes ne parle pas et pour les chiens crie ; avance, c’est par ici, bon chien ! Ils se sont dangereusement rapprochés depuis la dernière fois qu’il les a entendus, deux chiens, trois hommes, entrainés, désaltérés, nourris qui depuis trois jours inexorablement les rattrapent.

D’un regard, il évalue les distances, le col, les poursuivants, leur progression, la sienne, son enfant sur le dos. De l’autre côté sur l’adret,  il sait que leurs vies seront sauves, la descente, les ruisseaux disperseront la piste aux chiens. 

Il comprend bientôt qu’ils n’atteindront jamais l’étroit goulet à temps, estime l’avance qu’il lui reste pour atteindre la couronne de nuages qui, enfin, cachera son passage à ceux qui l’assiègent. Il faut accélérer, fatiguer l’enfant, s’arrêter, attendre, agir décide- t-il. 

Il descend l’enfant sur le sol inégal,  lui montre le chemin et commence à monter à petites foulées. Il reste deux cents mètres environ d’une montée de plus en plus pointue. Péniblement l’enfant suit en l’implorant du regard. La neige s’immisce dans leurs souliers et brule les orteils fatigués de s’agripper au sol inégal. L’homme s’arrête encore et encore, le place devant lui, le pousse doucement, l’encourage. Quelques cailloux roulent vers le bas précisant leur emplacement, excitant les chiens qui redoublent de vociférations canines.

Le brouillard est là qui s’étend jusqu’au passage vers le sud. L’homme cherche un endroit propice tandis que l’enfant s’effondre d’épuisement, il le soulève et l’emmène vers un nouveau bloc de roche plus petit, le long du chemin, il l’étend à l’abri au moment où l’enfant s’enfonce dans un profond sommeil presque immédiat.

L’homme ouvre l’étui de son fusil, insère la culasse dans son logement, visse le canon d’une main assurée, engage la lunette, assure la crosse contre sa joue puis abaisse l’arme et alimente le magasin.

Sans bruit, il pose l’extrémité du canon sur le bord du rocher, la brume d’altitude virevolte autour de lui sans jamais lui cacher le chemin. 

Dans quelques instants il le sait, il va distinguer les chiens, puis les hommes penchés, arc-boutés pour ne pas tomber.

Le premier Saint-Hubert parait, tenu au bout d’une longe de nylon, suivi du deuxième et des hommes qui les mènent. Où donc est le troisième homme ?

Le voici qui parait, aligné avec les autres, légèrement en retrait, mais vu d’ici sur une même ligne, presque à la même distance.

L’homme charge la culasse d’un geste sec, vise son poursuivant de gauche, pose l’index à l’ongle court sur la détente, la caresse comme il l’a fait mille fois, la presse sans à-coup, fait feu, atteint sa cible au visage, arme à nouveau, fait feu deux fois encore. Les chiens reculent et s’enfuient vers le bas, des volutes de fumée âcre teintent le brouillard soudain noirci, un court moment.

L’homme a compté, ils sont tous au sol dans des postures rendues grotesques par l’impact des projectiles. 

Mais n’étaient-ils que trois, en a-t-il omis un, davantage ? Lentement, il se déplace comme s’il allait s’éloigner de la protection naturelle qu’il occupe. Rien. Il se lève et avec précaution descend vers ses victimes, laissant dormir l’enfant qui ne s’est pas réveillé. 

Alors qu’il progresse vers le bas en alerte, cœur battant, quelques gouttes d’une sueur acide, glaciale sur le front,  il se souvient de son enfant, hier,  couché, inerte, sur le corps de sa mère, la femme de sa vie, sans vie. Ses yeux éteints, brillants encore d’une vie qui s’étiole fixaient le plafond criblé d’éclats. Il avait, lui détourné le regard, le cœur instantanément déshydraté.

A-t-il tué ses assassins ? Impossible de savoir, pour l’instant. 

Il faut repartir, vite. 

Après quelques pas vers leur viande sanglante qui déjà empeste la mort, il fait demi-tour, retrouve son fils endormi dans la paix d’une respiration ralentie, l’emporte dans la brume épaisse qui les accueille et les cache aux yeux d’autres poursuivants retardataires, comme un édredon de plumes pour une nuit de sommeil réparateur.

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