LES LETTRES DE LÉON


La Nation? Etat soeur

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Il marche sous la pluie le petit homme, sautille entre les flaques, un peu vouté, la tête entrée dans le col de son imperméable. Le cheveu rare, l’œil noir, cerné, il jette de droite puis de gauche, mais surtout de droite, de furtifs regards apeurés, ou inquiets, on ne sait.

Sous le large parapluie qui par instants l’abrite des lourdes gouttes du soir et des jets de projectiles exotiques, il entre dans le hall de la grande salle d’exposition dans laquelle l’attendent avec ferveur ses soutiens, ceux déjà convaincus et qui sont venus l’écouter. 

C’est une messe dont la communion précède l’oraison tant la réunion prime sur le contenu.

En nouveau petit César, il va s’avancer vers le centre de la scène, régler ses micros, localiser le prompteur et se souvenir qu’il n’est qu’un homme avant de s’élancer dans un marathon quasi mystique de plus de deux heures.

La France, la France, la France, l’héritage catholique, l’assimilation.

Il l’aime de façon déraisonnée cette France à laquelle sa famille s’est rattachée il n’y a pas si longtemps et qu’il vénère comme une déesse pourvoyeuse de générosités universelles.

Il l’aime tant et tellement qu’il voue aux gémonies ces historiens coupables de ne pas la magnifier encore et toujours. Il l’aime au point d’aimer aussi tous ses défauts. 

  • Je prends tout dit-il et ne renie rien. 

Comme il est pur ce sentiment qui omet les erreurs, détourne pudiquement la tête devant les abandons, les lâchetés, les crimes, les faiblesses. 

Il aime la France mais pas les français, comme si, éternelle divinité c’était elle qui engendrait l’esprit et non l’esprit qui la créait.

Les autres d’où qu’ils soient ne souhaitent que l’amoindrir croit-il, la vider de sa substance, violer son essence, remplacer les autochtones, égorger nos fils, nos compagnes. Il sera du Guesclin, Jeanne d’Arc et s’il le faut, il la sauvera, au besoin contre son gré ou celui de ses habitants modernes. Il lui rendra son lustre du XVIIème siècle, son rayonnement intellectuel dont l’onde bénéfique ne dépassait pas le cercle limité d’une poignée de curieux, de sachant lire, mais cela, il ne souhaite pas le savoir. C’est à cette époque qu’il la préférait et au diable ceux qui la peuplaient.

Il aime la France quand elle produit des génies  universels, lorsqu’elle domine ou qu’elle écrase les récalcitrants. Lorsque la révolte passée, l’ordre rentré, sous la coupe d’un général, jamais long mais toujours grand, d’un Bonaparte qu’il aimerait tant incarner elle impose ses idées à l’Europe entière. Il fait fi des populations, de leur vie. La France a ses besoins que la raison ignore, elle porte la grandeur, le faste fut-ce au prix de quelques centaines de milliers de morts, un détail de l’histoire. Comme un ogre bénéfique à ses yeux elle est belle, généreuse, masculine.

On le dit misogyne, on se méprend. Ce sont ne sont pas les femmes qu’il déteste mais leurs supposées valeurs, celles que les hommes leur prêtent et qui sapent le moral de notre belle nation civilisatrice ; la paix, la compassion, la douceur. Mais alors aime-t-il la guerre, le mépris, la brutalité ? Oui pour rendre à son amour son lustre d’antan il est prêt à tous les sacrifices, enfin à ce que le peuple assume tous ces sacrifices.

Au panthéon des ennemis de la nation il en est un qui concentre tous les vices, toutes les abominations et cet ennemi c’est l’Europe. L’infâme videuse de substance qui veut extirper toute identité aux belles nations européennes tant il est vrai que si l’idée de nation venait à disparaitre, avec qui irions-nous faire la guerre ? Quelle raison pourrions-nous invoquer ?

Alors il déteste cette Europe imparfaite qui selon lui nous empêche de nous maintenir tout au sommet de la gloire.

Ne voit-il pas que d’autres géants qui nous appellent alliés ne nous considèrent en fait que comme des vassaux ? Croit-il qu’en croisant les bras et en les regardant d’un regard sombre et réprobateur ils vont se courber ? N’a-t-il pas conscience qu’une Europe un jour unie, seule peut contrebalancer la gourmandise de ces grands autoproclamés? Il est vrai, terrible défaut que pacifiste, l’Europe nous prémunit de guerres intestines depuis plus de soixante-quinze ans. Inacceptable, sans doute.

Comme si cela n’était pas assez, il fustige, lui le juif, ces religions importées, incompatibles avec notre esprit et qui menacent nos racines chrétiennes !

Alors oui, j’entends bien continuer à déguster des pieds de porcs en m’abreuvant d’un verre de vin rouge, assis au bord de ma piscine à la mixité reconnue. Alors oui, je déteste cet esprit d’abandon, cette béatitude devant ce qui vient d’ailleurs, ce pseudo enrichissement que l’interpénétration culturelle non choisie porterait nécessairement en elle.

Oui, cela m’ennuie.

Mais tout ceci, cher Éric, fait-il un avenir, une perspective, une solution ?

Allons-nous après avoir exclu, renvoyé les immigrés et économisé quelques sous redevenir ce que nous étions en admettant que cela soit souhaitable? 

Devrons déclarer la guerre à tous, vouer aux gémonies des décennies de construction de la paix en Europe pour retrouver un lustre approximatif ?

Allons-nous sans coup férir résister au doublement des populations africaines d’ici à deux mille cinquante ? 

Faudra-t-il tirer sur les gens aux frontières ou envisager d’autres solutions plus radicales encore ?

Dis, Éric ?

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