Un printemps timide manifeste une hésitante envie de s’imposer au monde en cette journée éclatante de soleil. Je décide que la vie est belle. Quelques crocus ont fendu la terre accompagnés, plus loin, de pâles violettes qui disputent au gazon leur espace souverain.
Et comme à chaque occurrence, je m’interroge sur la capacité des plantes à écarter la terre tout en épargnant leur fragile enveloppe. Je n’ai jamais pénétré la terre que par effraction, comment ,sans vergogne, les plantes en sortent-elles indemnes ? Encore un autre de ces mystères que je range dans mon sac à énigmes pour une lointaine étude, cet hiver sans doute.
Un chevreuil, noctambule égaré, me regarde de ses yeux immensément doux. Il sait, dans l’attente d’un pire probable, que je suis au sommet de la pyramide des prédateurs. Pourtant il m’observe et je m’imagine qu’il sourit, pourquoi diable m’en priver ? Le chien, fidèle Nemrod, lève la tête, estime la distance et son instinct de chasseur l’avertit qu’il ne parviendra pas à le rattraper. J’admire son intelligente paresse à défaut de lui prêter quelque compassion pour son comportement naturel de carnassier incorruptible.
Dans un mépris souverain, il laisse passer une colonne désordonnée de ces frêles gendarmes rouges à V noir sur le dos, se ravise, en aspire un ou deux sans effort. Lorsqu’il les croque, par devoir plus que par plaisir, je vois bien que leur goût n’est pas à la hauteur de ses attentes, mais je sais aussi qu’il recommencera, car c’est ainsi.
Je décide en effet, car l’existence n’est pas subie mais choisie.
Aux barbons habituels qui me liraient et m’opposeront que ceci ou cela ne dépend pas de nous, quelle que soit notre volonté, je réponds que leurs paroles ne sont que parasites à mes oreilles.
Vais-je perdre du temps à lutter contre l’inéluctable ? Certes non. Mais le reste, tout le reste ?
Croiser des familiers et leur dire bonjour, s’arrêter et parler à une ancienne qui ne le fait qu’une à deux fois par semaine, oser plutôt que fuir, aider en place d’ignorer, sourire, agir en somme.
Les hommes s’attachent aux mots quand si nettement seuls comptent les actes. Pourquoi parler de mots d’amour quand le vent les emporte et jamais d’actes d’amour. L’idée remplace-t-elle l’action ? Les mots ont-ils une noblesse que le passage à l’acte annihilerait ?
A nouveau, le chien lève un œil et m’interroge ou s’interroge sur ces dérives verbales dont je sens bien qu’il en est consterné. Lui qui n’est qu’action a déjà perdu le fil et vous aussi peut-être.
Tout est donc au rendez-vous, le grand régisseur céleste nous offre une journée de bonheur pour peu qu’on le décide et qu’on omette volontairement une série de nouvelles consternantes. C’est donc ce que je fais car sinon, à quoi bon ?
J’accompagne le soleil qui s’élève, emportant dans son sillage l’illumination d’une campagne encore transie des frimas de la nuit. La chaleur s’installe et repousse au loin de grands rouleaux de nuages noirs qui, un instant, ont espéré nous voler notre enthousiasme volontariste. Une brume légère s’attarde, inondant le sol d’un éphémère tapis cotonneux dans lequel mes pas disparaissent. Les oiseaux, revenus dont on ne sait quelle destination lointaine s’égosillent dans les buissons. Les passereaux indigènes qui avaient disparu cet hiver malgré mes efforts pour leur apporter un soutien alimentaire dérisoire, sont là eux-aussi. Je me demande s’ils ont hiberné dans quelque creux hospitalier, s’ils viennent d’ailleurs alors même qu’ils ne se sont pas encore reproduits. J’entends que mon prochain hiver sera riche en enquêtes naturalistes, botaniques, animalières, autant de sujets pour lesquels nous n’avons aucune attention habituellement.
Mais je suis heureux et je veux comprendre, je remise ce sujet de côté à nouveau et laisse mon esprit divaguer, lui qui déjà est expert en la matière.
Sur le long passage verdoyant qui mène à ma demeure, au bout de ce champ de tournesols encore naissants, chemine une petite femme qui grandit avec ses pas. Elle accompagne le printemps de ses yeux qui domptent les arbres, mais pas uniquement. D’où vient-elle, qui est-elle, j’ai le temps d’échafauder cent théories, mille idées avant qu’elle ne passe devant moi et me sourie de ce sourire qui se fiche dans le cœur comme un espoir dans un crâne. Je la regarde passer et puisque c’est jour de bonheur et que j’en ai décidé ainsi, je me dis que oui, je vais oser.
J’ose.
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