Le vieillard infatué qui depuis longtemps déjà a dépassé les quatre-vingt-dix ans laisse tomber son fessier gélatineux au creux de son fauteuil d’élection, comme un éléphant pose sa bouse, lourdement.
Sa lippe huilée de restes gastronomiques trop avidement engloutis pend bas aux commissures, ces commissures desquelles s’échappent en outre deux fins filets de bave sénile.
Si son corps le trahit et si son élocution flanche, son esprit reste toujours vif et prompt à distribuer brimades, petites ou grandes humiliations sur fond de jouissance perverse.
Cet homme n’a jamais été content de rien si ce n’est de sa personne qu’il vénère plus que tout, concerné par personne si ce n’est son destin qu’il contribuera lui-même à abattre dès lors qu’il s’élèvera. Affairiste sans scrupule, actif dans des milieux réprouvés depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ce fut un provocateur, un manipulateur, un faussaire, le père d’une dynastie qui se transmit pendant des décennies les attributs du pouvoir. Les attributs seulement, car de pouvoir il n’en eut jamais.
Il git, assis, perdu dans quelque pensée inaccessible aux autres mais à coup sur sombre, vile, gluante. Son majordome, garde du corps, lui annonce une nouvelle à laquelle il ne croyait plus, qu’il n’espérait pas. Il a déployé ses maigres forces restantes pour faire échouer cette nouvelle non qu’il en réprouve particulièrement les conséquences mais parce qu’elle ne le concerne plus, lui.
Sa fille, celle qui l’a renié, abandonné, critiqué, trainé dit-il dans la boue alors que lui le conquérant l’avait portée sur les fonts baptismaux du parti, sa fille donc, sera présente au second tour de l’élection présidentielle avec un score plus haut que ceux jamais atteints par lui.
Il bout, éructe, enrage et crache sans cesse son animosité contre elle, l’insulte en son absence. Il la hait pour son succès alors même qu’il ne lui reconnait que les talents d’une héritière.
Elle n’est pas partie de rien, n’a pas été mineur, marin pêcheur comme lui, sans compter les métiers inventés dont il s’est affublé au fil du temps. Elle ne possède pas cette légende construite dont il aime à s’affubler tel un minable Kim Il Song franchouillard. Il a bien tenté de se vêtir d’un passé militaire glorieux mais la ficelle était trop grosse.
Il est assis cet homme sans vertu, sans morale et il attend sa fille, avec malgré tout une jubilation certaine, celle de détenir encore un pouvoir sur elle. Car il sait, enfoui dans le galimatias de ses idées infâmes pourquoi elle vient. Il se lève en s’appuyant sur les accoudoirs usés du fauteuil qui se dérobe un peu. En trainant ses pieds fatigués, il s’avance vers le miroir ancien qui le toise au-dessus de la cheminée. Il se regarde et s’essaie à quelques mines décomposées comme un vieil acteur décati qui voudrait paraitre encore. Il finit par trouver une pause attentive, pétrie de douleur, demanderesse d’attention qui le séduit d’emblée et qu’il conserve jusqu’à se rassoir.
Il est dans cette position, tête légèrement penchée en avant, épaules lourdes, souffle volontairement court, l’œil fuyant comme imprégné de douleur lorsqu’elle franchit le seuil de la porte de son bureau comme si elle descendait de cheval ou n’en était pas vraiment encore descendue justement.
Elle commence à parler et s’agite, marche de long en large, s’arrête, repart, touche un objet, le déplace, le réoriente. Comme lui, elle vitupère, contre les médias, les élites, le peuple même, ce peuple qu’elle caresse de ses promesses insensées, fausses, irréelles. Ce peuple qu’au fond d’elle-même elle méprise mais sans lequel elle ne peut rien.
Lui, l’observe de son seul œil actif, l’autre, éteint, probablement celui tourné vers des considérations humanistes inexistantes et inatteignables puisqu’il ne voit pas.
Il jubile, s’excite et s’en étonne, à son âge, c’est si bon d’être courtisé. Il l’écoute avancer ses arguments alors qu’il a déjà deviné, bien avant même qu’elle n’arrive ce qu’elle vient réclamer, peut-être même le savait-il avant qu’elle-même n’y pense.
Elle lui rappelle, son parcours à lui, ses débuts, sa supposée force, l’explosion de ses idées puis la transmission, la fidélité, la perpétuation du mouvement, l’approche du pouvoir. Elle n’est pas avare de superlatifs, de mots rares qu’elle est allée chercher dans le dictionnaire pour sacrifier à son ego surdimensionné.
Lui, écoute, savoure sans sombrer dans le piège et attend.
N’y tenant plus, estimant qu’elle l’a suffisamment caressé, elle se retourne d’un bloc et lui demande :
- Père, vous savez l’importance du moment. Personne d’autre que vous ne sait mieux le poids d’un mot, l’importance d’une remarque, je vous exhorte à ne pas intervenir entre ces deux tours, s’il vous plait. Vous savez comme cela est crucial. J’en appelle à votre sens de l’intérêt national. L’avenir de la France se joue maintenant.
Le ficelle est si énorme, le trait si caricatural qu’il en sourirait s’il n’était pervers. Son esprit déjà s’est projeté quelques jours dans le futur, anticipant ce qu’il pourrait dire ou faire.
- C’est que justement il s’agit de la France répond-il avec une voix faible, inventée par lui et si souvent éprouvée. Cette France que j’aime tant et que je veux encore protéger des démons qui l’assaillent.
- Je sais cela Père. Saurez-vous rester de côté tout en me soutenant ?
- Certes ma fille, certes. Ai-je déjà agi différemment répond-il et son œil s’éclaire un instant.
Elle l’observe. Un moment, elle imagine régler l’affaire comme en leur temps les Borgia l’auraient réglée, le fil d’une dague les y aidant. Elle y renonce, l’observe encore et répond merci Père avant de quitter la pièce, furieuse comme toujours, inquiète comme jamais.
Lui s’affaisse un peu encore, se colle au dossier du fauteuil, sourit d’un plissement disgracieux de sa lèvre et pense. Attendrai-je demain ou quelques jours encore pour rappeler au peuple l’importance d’un traitement vigoureux, extatique, intégral de l’immigration de ces racailles envahissantes ?
Il note dans sa cervelle vive encore qu’après demain sera un bon jour.
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