LES LETTRES DE LÉON


L’Enfer n’est plus pavé

by

in


J’ai fait le trajet en car dont le tarif ressemble si peu à un coût qu’on se demande même pourquoi on nous demande quelque argent. Après onze heures d’un trajet insipide sans même une jolie femme à admirer, sans échange, la bétaillère new-age nous a craché dans un coin éteint, très tôt à Saint-Ouen. 

Saint-Ouen, lointain Évêque de Rouen désormais enclavé en terre péri-parisienne majoritairement maure, cruel dénouement pour cette incarnation du développement de la foi chrétienne en France au septième siècle. Mais déjà, je divague.

Je me suis déplié, j’ai étiré mon grand corps encore jeune, j’ai baillé alors que je n’avais pas dormi et que je n’avais pas sommeil non plus. J’ai agrippé mon sac à dos personnalisé en remerciant mes ancêtres qu’on ne me l’ait pas volé. 

Avant de sortir, je demande au chauffeur dont la barbe naissante trahit son irrespect des contraintes en matière de sécurité routière, s’il pouvait m’indiquer la direction de Paris. Ce qu’il fait. C’est par là, baille-il lui aussi en faisant un geste vague, par-là justement. 

Je descends avant qu’il ne s’endorme. Il est cinq heures environ, la banlieue crasse, piquée de tours longues et comme bombardées faute d’entretien, continue à dormir en faisant exception pour quelques noctambules qu’elle va ranger dans leurs cocons individuels, avant que de nouveau ce soir ils ne repartent diriger leurs activités interdites, occultes, illicites ou les trois, allez savoir.

Je regarde autour de moi en frissonnant. Pas de bistro ouvert, donc pas de café, pas d’animation. Un éclairage de quartier orange écrase le mobilier urbain. Je marche vers Paris en espérant que la direction est bien la bonne car je n’ose pas demander aux hommes que je croise si je suis bien parti. J’ai peur qu’ils m’indiquent par dépit une direction erronée ou qu’un regard de ma part, jugé mauvais par eux, ne nous entraine vers des contrées dont je sais déjà que je n’en possède pas les clés de la survie. 

Alors je marche et j’atteins ce monument de torture douce qu’on nomme le périphérique, je suis donc sur la bonne voie. Des files de voitures fumantes et déjà nombreuses se forment et s’allongent comme si elles étaient restées bloquées là depuis la vieille, ce qui somme toute est plausible. J’entends les hommes et les femmes qui conduisent ruminer leur ennui et pour certains, déjà espérer de faire le chemin en sens inverse, ce soir. 

C’est beau Paris le matin. 

Je franchis le pont crotté de gaz carbonique qui enjambe le fleuve de métal hurlant sous lequel campent des populations inconnues de tous, entre le rail de sécurité et le central électrique éventré. 

Une petite fumée nauséabonde sort d’un vague tuyau sous les cartons entassés dont la construction approximative imite, mal, une maison. Un peu plus loin, une jeune femme sort d’une tente, s’approche du rail métallique en sautillant, elle est jolie, fine et brune. Elle se retourne, grimpe dessus, lève sa jupe et défèque. Il ne s’est passé qu’une fraction de seconde avant qu’elle mène à bien son œuvre civilisatrice et ne retourne se coucher manifestement soulagée.

Je marche, j’avance, je ne sais pas vraiment où je suis mais qu’importe, j’avance. Un clochard qui croit que j’en veux à ses effets m’insulte, enfin, je pense car les sons amorphes qui sortent péniblement de sa bouche édentée et nauséabonde pourraient tout aussi bien être une ode à l’amour. 

Puisqu’il est réveillé et toujours ivre dirait-on il en profite pour uriner, sans bouger, sous lui. Rêve-t-il qu’il est ailleurs ou s’est-il habitué à cette petite déchéance qui l’éloigne chaque jour un peu plus de ses semblables ? Je ne saurai jamais, je l’évite, je m’en moque, je m’éloigne de cette vie devenue petite, devenue inintéressante, écartée du monde jetée dans la grande décharge de l’exclusion. Je ne suis pas loin moi-même de l’exclusion, aussi je ne m’éternise pas. J’avance, je marche, j’ai peur de je ne sais quelle sourde contagion.

Je tape le pavé parisien de mes croquenots tout spécialement achetés en boutique spécialisée pour les excursions et autres escapades en altitude que la capitale promet à ses visiteurs. 

Venez gouter l’ivresse des cimes dans nos cabarets de velours rouge et de champagne frelaté, hors de prix. 

Escaladez et profitez des parfums du mont de Vénus, sans crampon mais toujours avec rappel clament les tripots aux entrées cagoulées et camouflées comme vêtus de honte moralisatrice. 

Je suis discrètement un homme courbé, manifestement occupé à masquer son visage et dont la claudication transpire la contrefaçon. Quel habile déguisement, quel art de la dissimulation ! 

Je laisse mes chaussures de montagne glisser sur la moquette criarde et tachée, vêtue de sombres auréoles obscures, inquiétantes. Je m’assois du bout des fesses sur un pauvre canapé gémissant et jette un œil sur la scène vide pour l’instant. Je retire mon anorak défraichi, mon écharpe ridicule tricotée par grand-mère Rolande, exécutée tout spécialement à mon intention avec tous les restes de laine de l’année. Chaude, certes, très mode, mais d’une mode qu’on n’aurait pas encore imaginée. Lanceur de mode, voilà, c’est cela, c’est ce que je suis. Par chance, en dessous de ces oripeaux récupérés ou irrécupérables, je porte un survêtement Sergio Tacchini de velours marron. Voilà qui rehausse un ensemble passablement intriguant.

La serveuse s’arrête, nœud papillon posé autour de son cou, queue de lapin scotchée sur le haut du postérieur, tutu à peine couvrant, un plateau en Bakélite négligemment serré sous le bras.

  • Ce sera quoi ? demande-t-elle sans prêter trop attention à la réponse. Son ennui se lit sur son visage comme les rayures sur un zèbre.
  • Ce que vous avez de moins cher lui réponds-je.
  • C’est tout au même prix mon mignon.
  • Alors un Cinzano.
  • Un Cinzano, s’il en reste depuis la guerre, avec plaisir.

J’ai dit Cinzano alors que je n’en ai jamais bu mais le mot m’a semblé fouetter l’air comme le début d’une  fête, Cinzano pour tout le monde ! C’est Paris !

Elle revient avec un verre empli d’un liquide marronnasse ou surnage un glaçon douteux dont on dirait qu’il a déjà servi. Je ne saurai jamais que la boisson est en fait un mauvais Pineau des Charentes que le patron ramène en contrebande de chez sa mère qui habite à proximité de La Rochelle.

Les girls aux costumes voulus semblables mais dépareillés grimpent sur l’estrade et enchainent une danse endiablée par son approximation et le sens inné des filles pour le chic et la classe. Lorsque de concert, punk, elles lèvent la jambe je note qu’elles ne portent rien sous leurs pseudo robes french cancan. J’observe d’un œil clignotant avant de m’endormir en pensant aux autres merveilles que me réserve Paris et que bientôt je vais découvrir avec un émerveillement naïf.

Laisser un commentaire


Designed with WordPress

En savoir plus sur LES LETTRES DE LÉON

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture