LES LETTRES DE LÉON


Métavers

by

in


Hugo Leibnitz sort de sa maison au toit d’ardoises fines admirablement disposées. Il faut bien l’avouer dans ce monde de spectacle, cette demeure ne correspond plus depuis longtemps déjà à sa position sociale et ses nouvelles relations tant professionnelles que personnelles. Hugo est Grade seize désormais.

Il se retourne et s’autorise un dernier regard sans émotion vers la construction anonyme du début du siècle aux fenêtres étrangement arrondies, sans âme ni charme. S’il le fait, c’est pour ne jamais oublier d’où il vient, pour savourer son ascension.

Il n’aime pas particulièrement l’immobilier qui n’est, pour lui, qu’une succession de lieux de passage dans lesquels il convient de se sentir le mieux possible. Ce sont des tremplins vers d’autres résidences, d’autres environnements, chaque fois plus cossus, plus représentatifs, certains diraient plus extravagants, plus clinquants.

D’un geste négligent, il tend les clés de la maison à son acquéreur courbé, par respect, avant de s’assoir à l’arrière de sa limousine fièrement issue de la chaine de fabrication et qui sent le plastique et le cuir de synthèse neufs. 

Il indique à l’auto de prendre la route touristique vers sa nouvelle destination dont l’adresse aussitôt est sauvegardée au registre « home » du contrôleur de bord. Hugo veut profiter des meilleurs endroits sur sa route, niveau 1.

Déçu par l’image que lui renvoie son miroir intérieur, il essaie plusieurs tenues avant de sourire, enfin, satisfait de l’impression qu’il va faire à Delta, sa nouvelle compagne, celle qui, dès ce jour sera associée à la propriété hors de prix qu’il vient d’acquérir sur Silicone Drive. 

Il n’aime pas particulièrement l’adresse mais c’est l’endroit auquel il doit appartenir faute de s’exclure de lui-même de son propre monde. 

Il se détend dans le fauteuil actif de l’automobile qui tout en le massant doucement des pieds à la nuque s’assure de maintenir la parfaite rectitude du pli de son pantalon, évitant ainsi tout froissement indésirable. Une musique relaxante pénètre son cerveau désormais tranquillisé.

Par goût de la provocation et pour surprendre autant que plaire, il a choisi de porter une cravate Krapovitch aux graphismes aussi mouvants que troublants pour le regard. C’est intentionnel, quand on a les moyens de s’acheter une maison de près de trente millions de crédit, on se doit d’être déroutant, incompréhensible même afin d’accélérer la naissance de la légende.

La voiture avance lentement, légèrement ,au-dessus du goudron noir mat, immaculé, dont on se demande pourquoi il est là puisque aucun véhicule n’a de roues ni ne touche le sol. Pour structurer la ville sans doute, par mépris de la nature peut-être, par habitude et référence au monde sans doute. Il s’oblige à noter de remplacer tout cela par un gazon parsemé de fleurs des champs dès sa nomination. 

Hugo lève la tête et distingue à travers le toit de cristal les différents niveaux de circulation qui s’élèvent comme un mille feuilles mouvant et multicolore. Il quitte le quartier sous les saluts des policiers en uniforme de parade avant de franchir le checkpoint de Silicone Drive. Cette haie d’honneur lui a couté fort cher mais tout cela n’est rien comparé au nombre impressionnant de nouveaux suiveurs qui viendront sous peu s’ajouter à la cohorte déjà conséquente de ses fidèles adulateurs.  Ils sont nombreux ceux qui tentent de l’approcher pour capter ne fut-ce que quelques nano-marqueurs de son succès. Hugo les flatte autant qu’il les méprise comme un chien qu’on ne destine qu’à la chasse et qu’on remise dans sa cage lorsque celle-ci prend fin.

Les avenues s’élargissent considérablement, les arbres lumineux et élancés s’efforcent d’éclairer le passage d’Hugo et de le guider vers sa nouvelle résidence devant laquelle une atmosphère chaude a été spécialement mise en œuvre, comme un prélude au cocon savoureux de sa nouvelle vie. La musique qu’il a pensée puis sélectionnée coule dans ses artères et s’insinue dans ses tissus comme la sève vigoureuse d’un arbre dont les bourgeons éclatent en feuilles gorgées de vitalité. 

Il bouge lentement à l’allure syncopée de la mélodie retravaillée par un DJ au style furieusement pharmacopé dirait-on, si le mot existait. Son corps céleste s’extrait lentement de sa chair puis revient en place, lévite à nouveau puis se tasse au rythme des notes chatoyantes qui fusent en son intérieur. 

La soirée conçue pour célébrer son accession au Quartier s’annonce prestigieuse, unique  et mémorable. 

En arrivant, il distingue Peggy Paint rédactrice du Silicone News et dont les stilettos s’enfoncent sans dommage tandis qu’elle erre sur le gazon synthétique parfumé à l’orange amère, allez savoir pourquoi, une facétie de l’organisatrice sans conteste. Elle promène toujours ce look de mannequin en apesanteur un peu fané. Comme toujours, elle est affublée d’une tablette zoom pour enregistrer ses délires verbaux bien souvent incompréhensibles mais qui demain empliront le flux numérique dit « people » que chacun s’arrachera avec ferveur.

Hugo la salue d’un geste qu’il espère nonchalant et connivent pendant que le crépitement de l’œil en alerte de Peggy immortalise ses premiers pas sur le tarmac vers la demeure prestigieuse, dégoulinante de crème entière architecturale.

Delta descend les marches de la maison pour l’accueillir. Elle porte une de ces nouvelles robes virtuelles aux effets translucides couvrant et découvrant son corps, comme si elle n’était pas tout à fait portée mais simplement avancée, entourée, couverte, découverte. L’effet est magistral, sensuel et Hugo, l’espace d’un instant a le plus grand mal à demeurer distant, blasé.

Il sourit, se réjouit de la plastique parfaite de l’androïde de chair qui lui a été choisie, lève les yeux et regarde la maison qui semble ne pas connaitre de fin. Éclairée de l’intérieur, elle projette un halo de lumière sur le jardin rectiligne ou des licornes aux couleurs changeantes broutent une herbe qui toujours repousse, identique et parfaite, parfaite, parfaite. 

Hugo appuie sur « Pause » se lève de son fauteuil anatomique, enlève le casque de réalité virtuelle, se dirige vers la cuisine qui donne sur l’océan atlantique illuminé des teintes vespérales du crépuscule. 

Hugo ne le voit pas, saisit un verre et se sert une belle quantité d’eau au réfrigérateur. 

Il s’appuie à la table et réfléchit à ce monde d’hyper sécurité virtuelle dans lequel il vient d’investir plusieurs millions pour acheter une maison, retrouver ses amis, ses relations de travail sans jamais sortir de chez lui. 

2030, nous a-t-on si vite, si loin… 

Laisser un commentaire


Designed with WordPress

En savoir plus sur LES LETTRES DE LÉON

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture