Ernest Bigbacon s’honore de son état de cochon. Si la nature ne l’a pas privilégié tant son physique pesant et disgracieux invite à se méprendre quant à sa personnalité fine et sensible, Ernest sait qu’il occupe une place bien particulière parmi les animaux de la ferme.
Il ne travaille pas, possède son habitat couvert, jouit des restes du maître et d’ailleurs aime ce que lui aime.
Un état noble, des mensurations conséquentes de bourgeois de ferme, un port de tête remarquable, le groin lourd, mais fin renifleur, l’œil taquin et scrutateur, une intelligence au-dessus de la moyenne de ses congénères de la cour, Ernest domine, sans morgue. C’est son état.
Paisible et pacifique il observe d’un œil détaché mais critique la vie de la ferme. De tous les animaux, c’est l’oie qu’il respecte le plus. Courageuse et protectrice elle vient souvent lui rendre visite et cancaner comme il se doit empruntant ainsi au canard son cousin hépatique.
Pour l’heure, à midi sonné, en avance à l’église, en retard à la sirène de la mairie perpétuant ainsi respect et concurrence depuis mille neuf-cent cinq, il git. Allongé dans sa mare privative de boue liquide, mêlée d’excréments du jour abandonnés là faute d’un ailleurs, il s’asperge délicatement afin de rafraichir sa peau sensible et la protéger des rayons malicieux du soleil qui le voudraient déjà transformé en bacon.
Ernest est un cochon privilégié qui vit en liberté surveillée mais c’est aussi un cochon qui ne souhaite pas devenir porc. Écrasé par la malédiction délicieuse du jambon, Ernest cherche à échapper à ce statut si peu enviable.
Mais comment faire car il le sent, l’homme de la ferme ne voit en lui que pieds paquets odorants, rillettes grasses et maigres mélangées, terrines roboratives, oreilles croustillantes, jambons affinés, côtelettes, tendres le tout, généreusement arrosé de ce vin rouge gascon si capiteux.
Ernest se lamente, car seul de la ferme avec l’homme, il a cette conscience de n’être qu’un garde-manger destiné à une mort prochaine. Il envie parfois ses congénères qui vaquent ici et là sans penser à rien, poules sans tête, lapins égarés, vaches ruminantes qui s’ils ne manquent pas d’émotions n’envisagent tout simplement pas l’avenir.
Aujourd’hui pourtant l’homme lui a préparé une surprise merveilleuse un de ces rares moments de la vie qui vous rendent heureux d’y participer.
L’homme a décidé d’adopter une jeune truie d’à peine un an qui ravit Ernest avant même qu’il ne la voie car c’est le signe que l’homme attend de lui qu’il fabrique de bons cochonnets grassouillets dont l’avenir s’il est funeste n’en assure pas moins le sien, voilà qui est clair et cela seul illumine sa journée.
La belle descend du camion estafette de l’homme et avance chaque pas avec précaution tandis qu’elle progresse sur la planche brinquebalante vers la porcherie que pour l’occasion l’homme a nettoyée la veille. Le vent caresse son poil rose et lustré tandis que ses petits pieds frappent en cadence le bois de la rampe d’accès. Sa truffe humide et frémissante s’habitue progressivement aux odeurs caractéristiques de la ferme.
Ses yeux, qu’éventent doucement de larges oreilles craquantes achèvent de fendre la cuirasse d’Ernest qui s’assoit et souffle en adoptant cette pose pensive si caractéristique du cochon qui envisage un avenir coquin aux mille facettes récréatives.
La séduction a frappé notre Ernest comme la foudre broie l’arbre dans le feu du tonnerre. Il la regarde encore et encore avec une mine de vieux sanglier ballot, déjà enchainé et soumis au moindre de ses caprices, si toutefois elle en a.
A peine a-t-elle fait un rapide tour de ce gîte qui est désormais le sien qu’elle s’arrête, se retourne lentement et considère Ernest avec attention, un soupçon de mépris et suffisamment de séduction pour qu’il ne comprenne rien au sens général de la posture. Puis elle repart, agitant lentement ses magnifiques jambons que surmonte magistral un sublime popotin. Il n’en faut pas plus pour qu’Ernest se sente pousser des ailes. Il s’essaie à courir un peu, la dépasse en la frôlant à peine, fait encore quelques pas et se retourne à son tour.
Mais Pétunia, car c’est son nom, l’ignore. Elle n’est pas de ces truies campagnardes incultes et naïves qui succombent et se laissent séduire par le premier verrat venu, fût-il vigoureux et séduisant dans sa naturalité de faune. Non ! C’est une truie d’élite, sélectionnée, triée, conçue pour procréer des cochonnets d’élite, eux-aussi.
Cela, Ernest ne le sait pas encore qui persiste à attirer son attention en pratiquant les pauvres tours que lui apprit son père autrefois, paix à son jambon.
Il pousse régulièrement quelques glands dans sa direction qu’elle ignore souverainement en attendant sa soupe composée par l’homme et qu’il ne fait que pour elle.
Le temps passe et Ernest se dit que décidément la tâche est rude et qu’il doit remplir son devoir avant que l’homme ne se lasse, ait des doutes, prenne des décisions. Mais rien n’y fait, alors il contemple l’extérieur de la porcherie, Pétunia s’est assise plus loin et observe également.
Il regarde les champs retournés en longs sillons marron et profonds qui courent vers la forêt de chênes. C’est sa forêt, celle qu’il retrouvera au printemps, le groin enfoncé dans la terre en quête de racines et autres petits invertébrés gouteux tandis que sa queue en tire-bouchon frémira de plaisir.
Il en est là de ses réflexions lorsqu’arrive l’estafette de nouveau qui s’arrête en marche arrière devant la porcherie. L’homme en descend, ouvre l’arrière qu’il fait basculer par-dessus la clôture pour former un accès, monte à l’intérieur en poussant quelques cris muni d’un bâton. Alors apparait le plus gros et le plus beau verrat qu’Ernest ait vu de sa vie. Ses oreilles sont noires, son derme épais. Lorsqu’il avance, une buée épaisse jaillit de ses naseaux lui donnant l’aspect d’un taureau entrant dans l’arène. Ses yeux rougis attestent de sa tension intérieure. Il progresse, sans entrain jusqu’à ce qu’il aperçoive Pétunia.
Voici qu’alors il saute littéralement dans l’enclos, poursuit Pétunia de son ardeur, mais pas seulement. Elle s’échappe puis ralentit avant de s’avouer vaincue sans avoir vraiment lutté, il est vrai, elle attend son héros passionné et brutal qui l’emmène en des lieux qu’Ernest n’imaginait même pas.
Il n’a fallu que quelques secondes, sans même faire connaissance pour qu’Ernest soit supplanté, chez lui, dans sa maison et qu’il perde sa truie, enfin, celle qui aurait pu l’être, son statut, sa place.
L’homme s’approche et parle à Ernest qui ne connait pas sa langue, n’entend pas même la signification de ses gestes, ses attitudes. Il croit percevoir comme une tristesse sur le visage de l’homme mais est-ce cela ?
Il se regardent, Ernest lève les yeux vers le ciel, voit passer quelques amis qui traversent la cour.
Alors il comprend qu’il doit monter à son tour dans la camionnette, qu’il doit oublier les cochons de la ville qui s’ébrouent pour un temps à la campagne et qu’il doit partir là ou d’autres avant lui sont partis, pour leur bien sans doute puisque jamais aucun n’est revenu se plaindre.
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