Belles Dames et beaux Seigneurs, mon bonjour vous accompagne, qu’il illumine votre journée de son soleil radieux !
Je suis Charmant.
Enfin j’étais, puisqu’une maléfique et jalouse de mes maitresses, peu reconnaissante sans doute des grâces dont je lui fis un jour bénéficier, m’a transformé en grenouille.
Mais si, vous savez bien…. Charmant, le Prince. J’habite le lac de Tirecrass, au sortir des marais, à l’écart du passage, nous en avons parlé déjà.
Parmi les roseaux et depuis peu, je traine ma peine, dans l’oubli général et l’abandon de tous.
Qui se soucierait d’un Prince déchu, fut-il le plus beau, le plus intelligent et élégant que la terre ait porté ?
Cela fait quatre jours déjà que je suis ici, attentif à échapper aux hérons et autres chats sauvages et je sais que ma beauté et ma prestance ne pèse rien en ces lieux, surtout depuis qu’elles ne sont plus qu’un souvenir qui se noie dans l’eau trouble du lac.
Si j’ai su facilement boire l’eau au cours d’eau et épancher ma soif, je n’ai pu encore me convaincre de happer l’un de ces malheureux insectes si dégoutants que j’en ai des hauts le cœur et que je porte rapidement une palme à ma bouche pour en apaiser les effets. La faim me tenaille pourtant, mon estomac croasse, devrais-je m’y résigner ?
Je glisse sur le ventre tout contre la vase et me cache derrière un rameau de cougnafiguier dans l’attente qu’une bête appétissante passe à ma portée. Un gros scarabée ne tarde pas à s’égarer tout près mais je renâcle à l’idée de croquer son armure dans ma bouche édentée. Pouah !
Je patiente en m’aspergeant régulièrement l’arrière train de vase tiède, oui c’est une pratique de la grenouille, une sorte de passe-temps. Allez comprendre. Car si l’habit ne fait pas le moine, difficile d’échapper à la condition de la grenouille lorsqu’on en a le déguisement.
Il faudrait pour m’en départir qu’une jeune fille, belle ou pas d’ailleurs cela n’a aucune espèce d’importance, de bonne famille ou paysanne, peu importe accepte de m’embrasser sur la bouche. Ce faisant, je reprendrais ipso facto mon apparence altière, ma posture noble, mon attrait irrésistible.
Vous vous en doutiez sans doute mais pourquoi diable changer un mode opératoire qui en son temps fit le bonheur des jeunes générations passées et j’en gage fera celui de celles à venir.
Las, la jeune fille ne se croise pas ainsi au lac de Tirecrass. Éloigné de tout, pour tout dire pestilentiel cet entrelacs de roseaux, d’eau vertes et d’animaux en attente de baisers n’inspire pas au vagabondage romantique.
Quant à moi, doté de pattes arrière dimensionnées pour la nage et particulièrement handicapantes pour la marche, je doute que je puisse rapidement atteindre un parking de supermarché par exemple pour y rencontrer gente féminine plus nombreuse et accueillante.
Il semblerait donc bien que je doive mon mal en patience prendre.
Une chenille rose passe à ma portée, la programmation amphibienne de mon nouveau cerveau se déclenche, ma langue se projette, colle à l’insecte et d’un trait sec le ramène à ma bouche qui sans tarder commence à mâchouiller l’animal ramolli. C’est infect. C’est mou, cela gicle un peu sous la pression, c’est acide et sucré et cela pique la gorge à l’ingestion. Combien m’en faudrait-il avaler pour parvenir à un seuil protéinique suffisant ? Une, dix ? Je décide qu’une devrait suffire et tout bien pesé, mon esprit s’emplit de joie à l’idée que finalement, j’ai pu avaler cette chenille et que la vie continue.
Je m’appuie le dos à une souche et laisse le soleil me chauffer la panse quand soudain, j’entends un pas feutré écraser les herbes doucement. Une belle jeune fille court éperdue puis soudain se jette sur le sol, tombe sur son bras et sanglote lourdement.
Je vois sa poitrine se soulever rapidement, ses beaux cheveux épars, sa robe de satin bleu ciel répandue autour d’elle dans une corolle parfaite, si parfaite qu’un instant je me demande si je ne suis pas dans un dessin animé de ce cher Tex.
Elle redouble de sanglots avant que je ne décide de l’apostropher.
- Bonjour belle jeune fille. Qui donc te rend si triste à en brouiller ton si beau visage.
- Qui est là dit-elle entre deux sanglots. Qui me parle ?
- C’est moi, Prince Charmant, lui réponds-je.
- Mais je suis seule répond cette effrontée. Où donc es-tu ?
- Non point, je suis bien là, lui dis-je. Regarde, par ici.
- Mais enfin, c’est trop fort, je vois bien qu’il n’y a personne.
- C’est que, je suis là mais caché, dans les roseaux, ne t’en fais pas.
- Que fais-tu donc céans si tu es un prince ? Es-tu un nain, Prince des insectes ?
- Non point mais je fus victime en son temps d’un maléfice d’une sorcière mauvaise qui me transforma en grenouille. Voilà, tu sais tout, lui réponds-je en faisant un pas de côté pour qu’elle m’aperçoive.
- Pauvre de toi. Es-tu donc condamné à vie ? Quand je pense que je me lamente de mon sort alors que toi, te voici prisonnier d’une enveloppe si repoussante. Mais que faire, que faire ?
Je me retiens de lui dire que cela fait beaucoup de jérémiades et de questions qui déjà profondément m’ennuient et comme nécessité fait loi, je passe outre mon courroux naissant.
- Condamné à vie certes non, mais toi, dis-moi, pourquoi donc pleures-tu ? Car chacun sait que si tu veux que la fille s’intéresse un peu à toi il faut bien aussi que toi-même tu t’en occupes même si déjà tu sais que tu n’y pourras rien. C’est ainsi, c’est le jeu. Grenouille ou Prince, il faut y passer. Et je sens bien que dans mon état, une invitation au restaurant pour un diner aux chandelles ne saurait suffire à lui faire manifester un quelconque intérêt.
- Ainsi donc, dis-je, que t’arrive-t-il ?
- C’est que j’allais me promenant doucement dans la forêt pour gouter au printemps et cueillir quelques fleurs lorsque soudain, relevant la tête, je m’aperçus que j’étais perdue, ne sachant plus d’où je venais, ni même où j’allais.
- Mais qui es-tu donc belle amie ?
- Je suis Patatras une Princesse charmante dont on dit souvent que si j’illumine mon entourage de ma beauté, je gagnerais à m’éclairer de l’intérieur tant il est vrai que je suis un peu engourdie.
- Ne t’inquiète pas Patatras, j’ai bien compris et déjà je sens monter en moi un intérêt pour toi à nul autre pareil.
- Mais dis-moi ton histoire gentille grenouille s’aventure-t-elle.
- Et bien voilà. Prince héritier d’un lointain royaume, doté d’une belle prestance, d’un physique engageant, d’une intelligence très au-dessus de la moyenne, je fus, à mon insu entrainé dans une mauvaise cabale qui explique mon état présent mais dont tu peux si tu le veux me sauver, gentille Patatras.
- Oh dis-moi beau Prince engrenouillé, dis-moi.
- Voici donc. Il faudrait que tu consentes à m’embrasser sur la bouche et je reprendrais ainsi ma belle allure, mon beau physique d’autrefois et si tu le voulais, nous pourrions toi et moi partir ensemble à cheval et devenir de plus en plus petits au fur et à mesure que nous avancerions vers le soleil couchant. Vois-tu l’idée ?
- Si fait beau Prince mal grimé, si fait. T’embrasser, certes ça n’est pas rien. Toute cette bave, cette odeur de marais, cette viscosité contagieuse.
- Oui, da lui dis-je, mais après toute cette belle union, ces beaux visages réunis à jamais, ces enfants beaux comme toi et intelligents. Réfléchis, réfléchis bien.
Patatras songea, réfléchit puis très vite oublia ce à quoi elle devait réfléchir. La nuit s’annonçait, l’air rafraichissait et toujours Prince grenouille devait lui rappeler pourquoi elle réfléchissait.
Alors Patatras prit une décision, se pencha vers le sol et embrassa la petite grenouille sur la bouche sans que cela soit aussi désagréable qu’elle l’avait craint mais nettement plus gluant.
Dans une gerbe d’étincelles multicolores et de jets lumineux la petite grenouille grandit, grandit et se transmuta en jeune Prince. Patatras leva les yeux et s’écria :
- Mais tu es Salitos, le Prince de Crassville ! Le Prince le plus sale, le plus abject et le plus hideux du royaume !
- Si fait ma belle, si fait et le plus menteur aussi. Il m’en a fallu cependant du courage pour prendre ce risque et me transformer. Il m’en a fallu moins pour t’attraper tant il est vrai que tu es niaise. Mais ravale ta rancœur ma belle car si mon odeur, mes ongles incarnés et ma laideur m’interdisaient pour ainsi toute ambition de mariage, reconnais que ta bêtise produit les mêmes effets à ton égard. Car vois-tu l’enchantement s’il m’a redonné mon apparence véritable nous a liés pour l’éternité résolvant ainsi bien des soucis. Toi et moi sommes désormais mari et femme, réjouis-toi et je gage que notre entourage se réjouira aussi.
Patatras n’avait rien compris si ce n’est que désormais elle était mariée. Elle regarda Salitos et le trouva laid mais elle vit aussi friser dans son œil une lueur qu’elle ne sut interpréter mais qui lui plut. Elle attrapa sa main et l’entraina hors du marais.
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