J’ai l’esprit en ébullition, aussi, je vous enjoins, je vous prie, d’excuser mon ouvrage décousu de ce jour.
Ce matin, j’ai dit non ! Dès le lever, alors que mes tartines trempent encore et s’amollissent doucement dans le café fumant, Léon m’entreprend sur sa coupe de poils.
Il y aurait semble-t-il quelque chose de dégradant à ne pas l’amener chez le coiffeur, il serait la risée des chiens du quartier quand nous sortons nous promener dans les rues…désertes. Il me reproche de l’empêcher de vivre son adolescence et son idylle comme n’importe quel teenager occidental. Je m’empresse de lui dire que tout de même il faut raison garder, que certes il est important mais qu’il possède un skateboard et que je lui ai déjà payé une bicyclette le mois dernier. Il n’est donc pas à plaindre et je lui indique avec fermeté qu’il faudrait que cela cesse. Je me permets en outre de lui rappeler qu’il est un canidé.
Je le regarde plus attentivement et en effet, après une analyse rapide il a un look, disons étonnant.
Il me ressemble un peu, en fait. Hirsute, les poils noirs et blancs, tombant sur les yeux, un regard brun faussement mélancolique, il a la même aversion pour le travail.
Il y a tout de même une toute petite différence, une imperceptible différence… Je ne sens pas le jambon de Bayonne, non ! Même dans mes pires moments je ne tente pas, en me roulant dans n’importe quoi de tromper le renard par l’odeur.
A moins que Léon fasse cela pour que chaque jour je vérifie que mon odorat persiste et que la déchéance décidément ne m’atteint pas ? Oui, j’y ai pensé mais….improbable tout de même.
Donc, je dis non. Il me regarde et parvient à prendre une symptomatique physionomie de chien battu. La tête basse il avance, se retourne régulièrement, me regarde, avance à nouveau et traine la patte arrière, puis se laisse tomber après avoir boitillé un peu.
Léon tu m’as fait le coup dix fois, tu n’as rien, inutile de boiter. Il roule sur le dos, les quatre pattes en l’air et se trahit par le frétillement de sa queue sur le tapis.
Nous irons chez le coiffeur ensemble dès que l’autorisation nous en sera donnée en évitant de nous empêtrer dans nos cheveux alors longs jusqu’au sol.
Ce matin je suis à nouveau optimiste et c’est d’autant plus agréable qu’il n’y a aucune raison de l’être. Je goutte ces moments iconoclastes que je chéris tant où j’agis à rebours des évènements, pour leur signifier sans doute que je suis le maitre et pas eux. C’est dans ces instants que l’on a les meilleures inspirations. C’est lorsque tout un chacun pense blanc me dis-je que la vérité se trouve, qui sait ? dans le noir. En tout cas ça ne coûte rien d’essayer.
Ne dit-on pas que lorsque surgit un problème, mieux vaut en faire le tour pour l’attaquer dans sa faiblesse plutôt que frontalement l’aborder sans penser ?
Mais puisque une minute pèse aujourd’hui quatre-vingt-dix secondes et jusqu’à cent vingt dans les coups durs, je me dis que je dois trouver une occupation pour mes mains ou mieux pour mon esprit.
Je me suis acheté une horloge squelette que j’ai reçue il y a quelques jours je vais de ce pas l’analyser, la décortiquer et si la chance me sourit, la faire fonctionner. Elle est dotée d’un carillon dont le son va régulièrement scander ma progression vers la sortie de cette crise. Une horloge squelette ? C’est une horloge dont ne subsiste que l’intérieur magnifié par quelque ornement mais sans boitier. Gagnons du temps, laissons Google tranquille un moment.
Alors pour cette journée et puisqu’on parle d’horloge, je démarre une :
Gazette du temps qui passe mais en 16 tours…
Oui je sais, 16 tours c’est un truc de vieux. Encore que maintenant nos jeunes nous expliquent qu’écouter la musique sur des vinyles (savent-ils seulement que ce sont des 33 tours ?), c’est tellement plus chaud, plus proche du son originel. Bien sûr. Et les craquements, ont-ils été produits par les musiciens également et la répartition artificielle du son stéréo entre les enceintes ? Je m’amuse à lire ces critiques techniques des mélomanes modernes dont l’oreille (celle de tous les humains) est incapable de capter les fréquences que par ailleurs eux trouvent si exaltantes. Mais passons…
Je me mets donc en mode 16 tours et ouvre les fenêtres du salon.
Étendu sur le canapé moelleux si propice au voyage, les mains à plat sous la tête, yeux mi-clos, je sens entrer l’air frais, le pépiement des oiseaux qui se pourchassent, le bruit des feuilles qui s’entrelacent dans le vent, le son du gravier qui crisse sous les pas d’une inconnue, l’odeur des premières pivoines qui ont percé l’hiver. Le ciel gris tourterelle qui se fend de trainées bleues, il va faire beau.
Les notes du CD de Lou Reed me parviennent et je pars avec lui me promener du côté sauvage. Elle est ici, près de moi, je ne la verrai que tard dans la semaine, dans mes pensées du week end et je lui dis à bientôt bel oiseau, à bientôt. J’ai bien l’impression que je suis optimiste.
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