En cette fin de journée hivernale, écrasante de froid polaire, des cristaux de glace, par millions se sont entendus pour répandre un épais manteau de neige sur la taïga sibérienne. Les mélèzes élancés et majestueux se courbent par déférence envers les bouleaux décharnés à moins qu’ils ne supportent pas le poids de la neige déjà glacée. Des filaments mordorés de lumière boréale projettent les restes de leurs pensées nocturnes sur des cieux encore bleus marine.
Hier il a fait chaud, près de quatre degrés et l’humidité en apesanteur dans un air encombré s’est effondrée sous la forme d’une neige épaisse quoique virevoltante. Ce matin il fait moins trente, une ambiance encore presque printanière ou automnale.
La clairière est immense qui abrite le camp d’hiver d’Oleg Kazamkine et de sa famille clairsemée. Une hutte de bois chaude et accueillante montée sur de hauts pilotis pour dissuader les animaux aux intentions bien trop évidentes, un grand enclos pour la centaine de rennes qu’il lui reste, un traineau. Cet espace est identique aux camps de printemps et d’été dévorés d’insectes plus loin près du cours d’eau tumultueux. Oleg occupe l’empreinte des anciens, se contentant de rénover, d’améliorer la hutte, d’améliorer sa sécurité et la qualité de son accueil.
Il vénère ses enfants dont il croit comme tous ses semblables qu’ils recèlent en eux l’âme de leurs ancêtres partis pour des champs éternellement verts et giboyeux.
Avec le temps sa hutte a pris la forme d’une maison confortable de rondins en épicéa. Deux fenêtres fournissent une maigre lumière à un intérieur équipé pour l’hiver permanent. A l’opposé, faisant face au vent qui toujours souffle de la même provenance, il a doublé les murs de rondins pour accroitre encore l’isolation du logis.
De grands rideaux rouges striés de motifs noirs égayent l’intérieur, frottent le long de l’épaisse table en bois qui présente encore les traces de la hache qui l’a débitée il y a longtemps déjà. Une lampe à pétrole, posée sur le bord intérieur d’une fenêtre sert autant à éclairer qu’à servir de phare lorsqu’il faut sortir le jour pour s’approvisionner en bois ou en nourriture car la nuit, le périmètre de la hutte, sacré, est interdit.
Au plafond, près de l’âtre pendent de longues lanières de renne séché suffisantes pour attendre le printemps, enfin si cette année il y en a un. Bientôt des poissons gelés conservés à l’extérieur attendront d’être dévorés crus sans préparation particulière. Le poêle, toujours en activité ronronne, siffle, diffuse une chaleur suffisante pourvu qu’on l’alimente en continu. Sans l’appétit sans limite et les calories que s’emploie à fournir le feu, la vie n’existerait pas dans cette région du monde inhospitalière dans laquelle seuls vivent des exilés au travail forcé ou des hommes repoussés autrefois par d’autres hommes et qui ont trouvé ici protection et communion avec les éléments.
Un attelage de quatre rennes dressés au traineau flânent nonchalamment devant la maison frappant le sol de leurs sabots pour en décrocher quelque mousse nourricière. Oleg a depuis longtemps stocké un fourrage suffisant pour espérer la maigre renaissance de la verdure. Les rennes disposeront d’assez de mousse, car d’herbe il n’y a pas, pour résister aux conditions extrêmes dont Oleg lira l’arrivée dans les traces laissées par les animaux, plus tard dans la journée.
Le chien d’Oleg, Dniepr, a échangé un peu de sa liberté et de sa force contre la régularité d’une alimentation grasse et régulière. Il ne répond qu’à Oleg et comprend ses intentions sans faillir comme un garde du corps à longs poils drus. C’est un puissant quadrupède qu’on dirait issu du croisement entre un loup et un ours, il surveille sans discontinuer la scène.
Prêt à agir contre toute menace impromptue il interviendra quel qu’en soit le coût pour sa vie même si sa vigilance lui indique que, pour l’instant règnent le calme et la sécurité.
Il a déjà fait plusieurs de ses rondes autour du domaine pour y ancrer sa présence et celle des hommes, il recommencera autant que nécessaire durant la nuit. Il enfoncera ses larges pattes griffues dans la neige, urinant un pissat concentré régulièrement pour avertir les promeneurs en quête de facile prédation que la partie sera rude. Dniepr a déjà dû faire preuve de son courage, le temps qu’Oleg ne sorte, son fusil toujours prêt pour repousser les envahisseurs. De longues cicatrices dont le poil a disparu autour de sa gorge assurent de sa fidélité, de sa force et de sa veille active.
Oleg ne manque jamais de le féliciter et lui garde certains des meilleurs morceaux de sa chasse en signe de reconnaissance et d’amitié. Le chien se couche à l’entrée de la hutte, parcourt du regard les environs et se laisse aller à une courte sieste dont on dirait que seule une moitié de son être s’abandonne vraiment. Son alter ego, Volga s’est couché dans le sous-bois à la croisée des chemins et veille, elle aussi dans le jour encore nocturne.
La température il n’y a pas vingt ans ne montait jamais au-delà du zéro purificateur pour atteindre moins soixante en hiver. Depuis la réaction en chaine, dont Oleg n’a jamais eu connaissance et dont la date échappe à son souvenir, il sait que quelque chose d’irrémédiable s’est passé qui a tout modifié. Il ne sait ni quoi, ni qui en est responsable mais la vie n’est plus la même.
Lorsque la chorégraphie destructrice des hélicoptères entre les champs pétrolifères et la ville s’est interrompue, brusquement, il a cru tout d’abord à l’arrêt des forages pour une raison que les russes seuls auraient pu connaitre.
En autochtone méprisé par les autorités centrales, n’ayant pas été informé des incursions initiales sur son territoire, il ne voyait rien d’anormal à ce que le départ des slaves n’intervienne sans préavis. Ça n’est que lorsqu’il rencontra les premiers aéronefs accidentés au sol et les cadavres d’humains mutilés par une étrange affection qu’il comprit que quelque chose s’était passé. Même les loups qui n’avaient pas manqué de découvrir cette source de protéine avant lui n’y avaient pas touché. Mauvais signe se dit Oleg.
Ce fut un, puis des dizaines d’hélicoptères, de camions, de véhicules qu’il découvrit abandonnés, écrasés, encore chargés de leur cargaison humaine devenue inhumaine qu’il rencontra avant de décider de mettre sa famille à l’abri, espérait-il.
Oleg a quarante ans, Rania son épouse devant le chaman, vingt-huit. Ils forment un couple dans lequel l’amour moderne n’a que peu de place mais soudé par l’effort, le danger, l’instinct et le rire.
Le soir, lorsqu’ils ont abandonné pour quelques heures leurs lourds vêtements de loup, il redécouvre sa femme, son corps généreux, l’odeur de la graisse dont elle s’enduit pour résister davantage encore au froid et qui pour lui vaut tous les effluves sophistiqués des femmes de la ville. Sa longue natte tressée bouge en rythme avec ses mouvements lorsqu’elle coud ensemble les lanières de peau tandis qu’Oleg étire des tendons de renne pour confectionner les lignes de pêche qu’il utilise au printemps ou en hiver lorsque la couche de glace l’y autorise.
Un calme artificiel s’est installé car Oleg sait que lui et sa femme pensent à leurs enfants morts subitement ces dernières semaines sans qu’aucun animal ne les ait mordu ou qu’ils n’aient montré un quelconque signe de maladie. Ils sont morts, voilà tout et Oleg sait que ça n’est pas normal. Avec eux, leurs ancêtres aussi les ont quittés. Il cherche à comprendre et les idées se télescopent dans sa tête mais ses informations sont minces et les explications inexistantes.
Il a pris sa décision, il y a quelques jours déjà mais hésite à en parler à Rania. Elle voit toujours les enfants courir dans la clairière, manger la soupe qu’elle a préparée. Voudra-t-elle partir avec lui ? Il hésite à l’informer de sa décision même s’il sait qu’il va partir et chercher, pour comprendre. Il s’approche d’elle et pose sa main sur son épaule à peine dénudée. Rania tourne la tête et le regarde avec tendresse.
- Tu veux partir ? finit-elle par lui dire. Pars, le troupeau va hiberner, pars avec prudence et reviens moi. Prends Dniepr avec toi s’il te plait.
Oleg la regarde avec admiration et fierté.
- Oui, répond-il enfin. Oui je vais partir et revenir. Tu liras les oiseaux dans le ciel, ils te diront ce que je fais.
- Je dois savoir ajoute-t-il, tu comprends.
Elle murmure un pauvre oui et retourne à son ouvrage.
Oleg entrouvre le poêle, la chaleur invasive rôtit son visage ridé, il gratte un peu les braises ajoute deux bûches, veut lui dire quelque chose qu’il ressent très fort au fond de son être mais se ravise, se ravise. Dans sa tête et tout son être, il est déjà parti.
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