- Aloreuh, tu la tireuh, ou tu la pointeuh ?
Protégé des regards indiscrets par une protubérance de matière sombre, Bjork réfléchit.
Il a déjà perdu une galaxie au Milkyway Sun Terrace hier soir, alors même qu’il menait deux comètes à zéro au moment de l’interruption légale, en ce jour de célébration de la Création Universelle. Il ne s’agirait pas de renouveler l’expérience ce millénaire-ci en perdant bêtement aux boules.
En vacances dans le sud d’Andromède depuis deux jours sidéraux, il entend bien profiter de la plage privée stellaire qui comme chacun sait coûte un tentacule, mais on ne vit qu’une fois.
Alors, il réfléchit. S’il tire et qu’il échoue, la partie est perdue. S’il pointe et ne vient pas flirter à moins d’un parsec du cochonnet, les vacances s’achèvent. Mais qui Diable l’a entrainé dans cette nouvelle aventure perverse et délicieuse ? Il le sait, sa compagne de vie diurne, la savoureuse Fridda le sait, il n’y a que lui pour se mettre ainsi dans une situation sans issue et si peu glorieuse.
Le temps n’est plus à la réflexion, c’est désormais le règne de l’action avec son cortège de risques et de gloires putatives. Hâtons-nous pense-t-il et revenons couvert de lauriers. Je vais tirer et nous verrons. Il entrechoque les boules aux couleurs orange comme une incantation à la victoire mais aussi pour se donner la contenance des gladiateurs spécialisés qu’il avait vus une fois, plus loin, plus au nord, dans les arènes de Beta26.
Il assouplit ses membres, boit quelque chose, lance un tentacule en avant pour viser, s’appuie sur trois autres pour l’équilibre, contrebalance une boule avec un cinquième et dans un grand geste arrondi puis sec vers la fin il envoie en avant, bref il pointe. Il y a mis tout son savoir sportif et toutes ses attentes. La boule s’envole, droite, tendue vers son objectif et ça y est, le choc, le cochonnet la reçoit plein cadre et s’élance ailleurs, redistribuant le jeu.
- Té, vise ce fada qui nous escagasseuh le cochonnet ! Tout à refaireuh, sans compter qu’il en a pris un coup le cochonnet, on dirait la galaxie du sombrero.
Bjork n’avait pas imaginé une telle échappatoire, mais il s’en sort plutôt bien et s’apprête à redistribuer les augures, alors que ses boules, tout d’un coup se trouvent plus proches du Graal. Il se redresse, nourri d’une certaine fierté, dépasse ses adversaires nonchalamment, sans un regard et s’avance vers le nouveau plateau de jeu tout à son avantage.
Brian Muldowney a remisé ses lourds outils de charpentier dans la caisse d’acier solidement boulonnée à l’arrière de son pick-up Ford F150 Raptor.
Le temps est clair, chaud mais supportable, une belle journée de travail printanier s’annonce, comme il s’en produit parfois en Oregon. De lourds nuages de poussière glissent depuis l’est, au loin, emportant à leur passage et vers le large le sable léger des dunes du littoral.
Brian démarre les huit cylindres en V et file sur la US 101 en direction du Mary’s ou la bière est fraiche et les ribs collants à souhait. Il freine, tourne sur la droite, entre sur le grand parking désert à cette heure-ci et dans un crissement strident de pneus gare son truck en épi, face à la vitrine du dinner’s.
Cela fait fort longtemps qu’il n’y a plus de Mary ici.
A son entrée, les quelques clients, tous mâles attablés ne lèvent pas la tête de leur café, emprisonnés dans leurs pensées, encore endormis peut-être ou déjà écrasés par des soucis récurrents qui se sont éveillés avec eux.
Il commande du café noir à la serveuse mexicaine, des pancakes et des toasts avec des œufs, du beurre bien sûr, le tout servi dehors pour profiter des paysages, du bruit des camions qui passent en hurlant et surement un peu aussi des atouts indiscutables de la pompiste d’à côté.
Il se laisse choir sur le banc de bois blanchi de soleil et de pluie, scellé à la table griffée par trop d’usages non réglementaires.
Il sort un paquet mou de Marlboro de la poche frontale de son blouson levi’s au velours gris passé, en extrait une cigarette courbée qu’il redresse d’un geste routinier, la pose sur la table à proximité de l’endroit où, dans un instant, la serveuse viendra déposer l’assiette de son repas.
Cette cigarette, il ne la fumera pas, mais comme chaque jour, il la consommera, des yeux, sans mal, pour tester sa force, sa résilience diraient les pompeux. Il en « fume » tout un paquet ainsi, chaque jour, ses amis se moquent, essaient de les fumer à sa place, mais lui résiste.
Il se jette comme un enfant sur les œufs fumants, avale une longue lampée de café transparent, plus chaud que gouteux, mastique comme si sa vie en dépendait, déglutit, un sourire satisfait aux lèvres. Un homme, de la nourriture et de l’amour, tu le tiens ainsi, facilement, tout bien considéré. Il est des moments où Brian se sent davantage chien.
Il lève les yeux vers l’horizon maritime, à l’ouest où son regard est attiré par un affaiblissement inhabituel de la luminosité. Il se retourne vers le soleil levant dans son dos dont la couronne seulement apparait, comme si une éclipse non planifiée les surprenait tous au petit matin. Mais l’éclipse grandit, enfle, masque désormais l’entièreté du soleil tandis que l’atmosphère grésille et que des flammèches inattendues illuminent les cieux aux couleurs changeantes dans tous les tons d’un arc en ciel inexistant.
Brian, ému, pose sa tasse doucement, pour éviter d’ajouter au chaos sans doute. La vie autour de lui s’est arrêtée, les oiseaux se sont tus, même les autos ne passent plus.
Un disque orangé énorme envahit rapidement l’horizon et continue à croitre dans le ciel qui bientôt n’en est plus un.
Brian, machinalement tend la main vers sa tasse, un instant seulement avant que l’astre qui emplit le ciel dans son intégralité ne percute la Terre dans un fracas puissant, bruyant, unique que personne n’entendra vraiment, mais quelque chose de terriblement définitif….
Malek et Anchor se sont approchés du cochonnet qu’ils considèrent tous deux d’une moue réprobatrice. Bon, on te confirmeuh Bjork, il est mort le cochonnet !
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