La voiture de sport est garée là sur l’asphalte brulant et fondant, devant l’immeuble de verre dont les facettes resplendissantes s’élèvent vers le ciel, si loin que les nuages absorbent son sommet. La chaleur humide liquéfie lentement les coulures de goudron dans l’entrée du parking souterrain dont l’ombre peine à rafraichir l’air pesant. Une torpeur coutumière recouvre la ville et ses habitants cloitrés dans la fraicheur des climatiseurs vrombissants.
L’homme sort de l’immeuble, costume Giorgio Armani ajusté, noir légèrement brillant, pli impeccable, chemise Dior blanc immaculé dont le bouton nacré du col est ouvert sur son torse, sneakers profilés, couleur charbon, Prada, montre Panerai Luminor anthracite mat. Une bague en argent Nero orne son annulaire gauche.
Il pose ses lunettes Oakley mercurisées sur son nez, passe sa main dans ses cheveux brillants, noirs aux reflets bleutés, des cheveux de sicilien ramenés en arrière.
Les rides aux coins de ses yeux verts trahissent une quarantaine depuis longtemps dépassée mais qu’il essaye de retenir à grand renfort de boxe et de course à pieds.
Il s’approche à grandes enjambées de sa voiture, passe distraitement une main sur l’aile arrière dont le dessin évoque une vague qui déferle vers l’avant. Puis il presse le bouton dissimulé dans la porte en élytre qui s’ouvre lentement vers le haut libérant un accès minimal et fort peu pratique.
La fraicheur de l’air intérieur refroidi depuis quelques minutes le saisit. Il s’introduit dans l’auto, referme la porte de carbone entrelacé et la claque dans un son mat évocateur de qualité. Il se cale dans le fauteuil adapté à sa morphologie, relève un peu l’assise du siège, mémorise la position, vérifier la vision vers l’arrière.
Alors il démarre le moteur pour maintenir la température de l’habitacle couvert de cuir. Un doux ronronnement discret s’entend en fond tandis que la musique de Lou Reed démarre en surimpression.
La boite automatique maitrise avec douceur les quatre cents chevaux de l’engin lorsque l’homme démarre vers sa destination inconnue.
A l’intérieur des immeubles, quelques têtes de robots se tournent de ci, de là car la voiture est issue directement d’un « concept car » antique aux lignes autrefois futuristes, tendues, calculées pour fendre l’air à la perfection. Les moteurs thermiques et électriques se combinent pour apporter une poussée remarquable aux quatre roues surdimensionnées du véhicule. D’abord brutale, l’accélération amène ensuite le pilote à la vitesse maximale dans une linéarité rassurante. La suspension plaque l’auto au sol, le châssis en aluminium et magnésium, rigide, n’autorise aucune dérive.
L’homme sort de la ville et presse encore son engin aux limites du hurlement du moteur, faisant frissonner la zone rouge, déformant les pneus dans les grandes courbes de l’autoroute consommées à vive allure.
Le soleil frappe le toit de fibre de carbone mais la température parvient à rester dans les limites de l’acceptable, dehors il fait plus de cinquante degrés et ni le vent, ni la vitesse n’y pourront rien changer.
L’homme scrute la route et ses abords à la recherche d’une station services afin de rassasier en essence et électricité son bolide préféré. Le GPS autrefois si habile à chercher et localiser les points de ravitaillement se limite désormais à confirmer la route sur laquelle l’homme se trouve.
Enfin, à la sortie de Stone rough, il aperçoit l’enseigne Exxon dont l’enseigne au graphisme délabré fait peine à voir mais qui fera sans doute bien l’affaire.
LA BMW i8 ralentit, s’approche de la pompe à essence, s’arrête. L’homme appuie sur le bouton de décompression du réservoir, descend et fait le plein de carburant 98 en pestant contre la chaleur envahissante comme une maladie intraitable.
Enfin il a terminé et s’approche désormais de la borne électrique à laquelle il branche le câble d’alimentation avant d’entrer dans la boutique pour à son tour répondre à sa faim et sa soif.
Il salue le serveur derrière son comptoir et s’assoit.
– Et pour vous ce sera ? demande le serveur.
– Donnez-moi un verre de SAE 15W50 sur un fond d’antigel dit l’homme, pour le reste je vois que vous avez des prises individuelles, je vais me brancher.
– Super chargeur ou ordinaire ? demande l’employé.
– Pardon ? dit l’homme.
– Je dis, pour votre électricité personnelle, chargeur rapide ?
– Oui, ça ira dit l’homme distraitement.
Le serveur reprend sa position centrale sur ses roulettes d’acier puis se propulse au bout du comptoir, saisit un bidon élégant et repart à toute vitesse vers son seul et unique client.
– Et voilà un verre d’huile minérale. La charge, ça va ?
– Oui dit l’homme tout va bien. Merci
Il regarde la voiture garée là dehors sur l’asphalte fondant, dans la chaleur étouffante et pense à ces hommes disparus qui ont construit ces immeubles, routes, services, concepts dont aucun humanoïde robotisé n’a aujourd’hui le souvenir de leur utilité.
CESTA 12, car c’est le nom de notre homme ne comprend qu’une chose, maintenant qu’il a oublié sa fonction. Depuis le grand confinement qui les perdit tous, le voici à la tête de la plus magnifique collection de robots roulants, sans cerveau certes ou si pauvres mais tellement séduisants.
Il sort, remonte dans sa voiture de sport et retourne vers la ville inutile dont les sommets des immeubles brillent là-bas dans le lointain.
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