LES LETTRES DE LÉON


L’épicier et l’enquiquineur. Farce bio

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Je lève le rideau de fer qui grince et crisse comme un damné de l’enfer baignant dans le souffre en fusion, pas moins. 

Les lumières sont allumées. Sur les étagères les bocaux brillent et font les malins dans un concours individuel à qui sera le plus beau, se videra le plus vite.

Le magasin brille de ses beaux atours, légumes frais et naturels donc difformes, fruits odorants et fragiles, conserves inertes mais aux doux noms gourmands, fromages et produits laitiers savoureux. Il reste même quelques tranches de mon bon Ernest Bigbacon dans le frigo.

J’attends.

L’homme entre dans l’échoppe, pose son sac à dos crotté dans l’entrée du magasin, plante ses bâtons de marche dans le porte parapluie, se mouche le nez d’un revers de manche déjà fort lustré… C’est qu’il pleut, un peu et que le temps s’est rafraichi.

Il est petit, chauve déjà, d’apparence médiocre et va certainement me salir le magasin, je le sens. 

Il a surtout l’air supérieurement désagréable et je sais déjà qu’il va prendre une place de choix au panthéon de mes enquiquineurs. C’est un bâtiment modeste que j’ai construit en mon intérieur, j’y range avec délectation mes sujets favoris, mes enquiquineurs majeurs, mais les règles d’accès y sont sévères et la file d’attente longue. Malgré cela,  je vais devoir agrandir sous peu.

  • Bonjour Monsieur, Bienvenue, que puis-je faire pour vous ? lancé-je avec détachement, bonhomie et ce sens de l’hospitalité qui ont fait ma réputation partout au sud du 17ème parallèle, dans une autre vie.
  • Mouah, rumpff. Répond-il et la joie du contact s’évanouit en un instant qui parait durer un siècle.
  • Euh, bien, n’hésitez pas à demander si vous avez besoin de quelque chose, Monsieur.

L’homme traine ses bottes de boue (enfin je crois qu’elles sont faites de boue, le stade ultime du véganisme sans doute) autour des étals, tourne et vire, revient sur ses pas, regarde, soupèse, tâte, porte les fruits à son nez, un subtile détecteur sans doute. Va-t-il sentir les pots de confiture, soupeser les pâtés en boite, regarder d’un œil torve au travers du goulot des bouteilles de vin ? 

J’admire sa capacité à se rendre désagréable, à emplir l’air du magasin de sa détestation de l’autre, cet homme suinte le rejet. Bref, j’ai trouvé mon maître. S’il monte une secte, j’adhère.

J’en suis là de mes considérations lorsqu’une jeune femme pénètre à son tour dans le magasin et interpelle l’homme qui persiste dans son analyse des contenus et des contenants. Elle aussi est couverte de boue. Sont-ils mélangistes ou la route est-elle si sale ? me demandais-je, mais cela ne me regarde pas.

Elle est petite, elle aussi, plus jeune que lui. Elle le rejoint et ils entrent dans un conciliabule interminable où il est question de fromage et de quantité, crois-je deviner. Le ton monte un peu, l’échange se calme et l’homme s’approche de moi.

  • C’est du fromage ? me demande-t-il en pointant un doigt sale vers mes tommes de vache, mixte vache-brebis et brebis heureusement protégées dans la vitrine réfrigérée.

J’hésite à lui demander s’il est du métier tellement j’admire sa capacité à distinguer un fromage d’une locomotive, mais je me retiens.

  • En effet, Cher Monsieur. Désirez-vous vous laisser aller à quelque délice caprin, bovin ou ovin ? lui dis-je espérant, je l’avoue, engendrer je ne sais quel effet de sympathie qui se révèle bientôt fort improbable.
  • Donnez-moi quatre-vingt grammes de brebis.

Je l’observe et analyse mentalement sa requête. L’homme m’en croit-il véritablement capable ?

  • C’est ballot lui dis-je, je ne sais faire que des portions de quatre-vingt-deux ou quatre-vingt-quatre grammes, ça ira quand même ?

J’ai mis dans ma tirade et ma question toute la naïveté et la bonhommie possible, mon visage est impassible, comme si ma question était parfaitement anodine et ma remarque, celle d’un professionnel. Je vois bien qu’il hésite. Il se moque de moi ou vais-je me ridiculiser si je lui réponds pense-t-il ? Le dilemme est là, je le sens. 

Je comprends qu’il redoute l’échec, cuisant, car il ne dit rien. 

Je saisis la tomme de près de trois kilos et je coupe une belle tranche tout en essayant de respecter le souhait de mon consommateur. On est professionnel, ou pas. Je pose la part de fromage et son papier sulfurisé sur la balance dont les chiffres électroniques frémissent quelque peu et s’arrêtent sur le chiffre quatre-vingt-deux…

Son regard et le mien se croisent, dans le mien bien sur vient de s’inscrire un sentiment de triomphe difficilement évitable. 

J’entends presque la musique d’il était une fois dans l’ouest en fond sonore, comme un prélude au dénouement, si j’ose dire. Il me regarde interloqué, je viens de marquer un point, c’est une petite victoire certes, mais c’est aussi une petite guerre et quand bien même on n’a les plaisirs qu’on peut, il faut les saisir et s’en délecter. Enfin, telle est ma philosophie d’épicier intérimaire.

J’appuie mon regard dans le sien pour qu’il comprenne qui est le mâle alpha dans cette boutique puis j’ajoute, magnanime mais dominateur :

  • Je vous avais prévenu. Ca ira quand même ?

Il hoche la tête avec une petite moue de dégoût. Je vais à la caisse sans laisser mon dos à découvert tant je crains le coup bas, le coup de poignard traitreusement asséné alors que je suis retourné. , je pose le fromage et demande :

  • Il vous fallait autre chose ? (Vous remarquerez au passage que l’usage de l’imparfait résonne comme une invitation à en rester là, car sinon, j’eusse utilisé le présent, n’est-ce-pas ?).

Il allait me dire que non, je le vois, mais sa compagne s’approche rapidement me montre la carotte qu’elle tient à la main et en la brandissant, altière, bien haut elle claironne:

  • Je vous la prends, mais à une seule condition dit-elle, telle une Ingrid Bétancourt qui viendrait d’échapper aux FARC après onze ans de captivité.
  • Dites, réponds-je avec défi. Je ne voudrais pas manquer l’opportunité d’un chiffre d’affaires aussi conséquent.
  • Je vous la prends, à condition que vous me la laviez répond-elle sans sourciller car avec elle aussi le deuxième degré n’a pas droit de cité.

Je me saisis de la carotte tel un Ponce Pilate heureux de son office, me dirige vers le lavabo dans la remise, ouvre l’eau, frictionne avec dévotion l’apiacée qui révèle sa belle couleur, la sèche et de retour en boutique, après l’avoir dûment pesée, la tends à l’impétrante toujours hermétique à toute manifestation de la moindre émotion.

  • Voilà, dis-je. Ce sera seize centimes pour la carotte et un euros trente-deux pour le fromage. Je compte tout ensemble ou séparé ?

Je me retourne, jette un regard vers l’extérieur en espérant qu’il s’agit d’une caméra cachée ou de quelque plaisanterie habilement préparée par des amis, mais, non.

  • Séparé dit l’homme, dont je comprends que la relation avec cette femme n’est point charnelle à moins qu’elle ne le fut, mais plus pour bien longtemps si j’en juge à l’état de leur amour compassionnel.
  • En espèce ou par carte ?

Les clients qui viennent de faire mon bonheur de cynique impénitent sinon de commerçant avide sortent de mon magasin la tête haute coiffée du bonnet d’âne virtuel dont je les affuble.

A peine sont-ils sortis qu’une femme, que je connais de vue passe la tête par la porte, souriante et engageante.

  • Hello !! Vous avez des bananes aujourd’hui ?
  • Non, hélas, ni aujourd’hui ni hier réponds-je, nous ne vendons que des produits locaux et de saison dans un rayon de vingt-cinq kilomètres environ. Désolé.
  • Pas grave. Et des citrons ?

Je lui envoie un rire jaune, de circonstance et lui dis dans un râle un peu désespéré :

  • Laissez-moi vos coordonnées, dès que le réchauffement climatique s’est aggravé je vous appelle. Ne restez pas collée à votre téléphone tout de même vous êtes tranquille pour quelques dizaines d’années encore. Je souris.

Je tourne le panneau derrière ma vitrine qui dit fièrement ; je reviens tout de suite et je vais boire un express chez Bob, le boulanger voisin.

Une réponse à « L’épicier et l’enquiquineur. Farce bio »

  1. Avatar de Léon Bonafous

    C’est du vécu!

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