LES LETTRES DE LÉON


Un patron bien limité

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Chères admiratrices bonjour, réjouissez-vous, c’est Léon !

Quel plaisir de vous retrouver afin de partager avec vous mes dernières pensées. Je profite de ce que le patron est parti exercer je ne sais quelle tâche sans intérêt pour me saisir de sa machine à écrire électronique afin d’emplir vos jolis yeux d’émerveillement et vos tendres oreilles du doux miel de mes mots parmi les plus choisis. 

Voici quelques jours déjà que j’attendais cette opportunité de vous réjouir tout en alimentant le gonflement de mon ego déjà passablement bouffi.

Quel bonheur de frapper ces lettres qui bientôt se transforment en idées sur ces touches sensitives et quelle différence comparé aux touches lourdes de son antique Underwood. 

J’ai remisé ma baballe et mon nonos sous le radiateur, bien au chaud, afin de les retrouver tout à l’heure, là où mes pas me guideront naturellement une fois ma tâche littéraire assouvie, car oui, je l’avoue, je ne peux compter sur ma mémoire qui n’imprime guère au-delà de cinq secondes. 

Si le patron savait que je suis assis dans son fauteuil design danois favori (j’ignorais d’ailleurs que cette race de chiens se singularisait par ses aptitudes au design) et que j’utilise son mac, il succomberait surement à un éclatement aortique difficilement curable. 

Si j’osais, je fumerais un de ses cigares cubains, peut-être un Partagas mais je crains d’être trahi par l’odeur insidieuse de la fumée. D’autre part, sachant qu’il ne fume plus et ne possède donc pas de cigares, je résiste sans douleur à l’envie. Un chien qui fume ? Et pourquoi pas ? N’avez-vous jamais vu ces officines tabagiques à l’enseigne du « chien qui fume » ? J’aurais pu en être.

Je suis là, assis, confortable et détendu. Je regarde par la fenêtre du rez-de-chaussée passer la vie lorsqu’un nuage de mélancolie brouille un instant ma vue et me renvoie dans le passé, lorsque jeune encore je n’avais pas appris l’humain.

Il m’a fallu longtemps pour comprendre voire anticiper cette espèce si particulière, si peu douée pour la vie et l’autonomie, une espèce faible, inadaptée dont on se demande bien comment elle a pu s’élever au sommet de la domination universelle, tout du moins de l’univers connu.

Regardons de plus près. Voilà une espèce qui ne peut se contenter de son état de nature pour vivre au quotidien. L’homme doit se vêtir sinon il dépérit. La femme y ajoute même des sommets de sophistication qui n’ont plus rien à voir avec la survie et nous entrainent parait-il vers des régions où l’usage y côtoie la tentation des sens. Fascinant et vertigineux tout à la fois. Quand je pense que ma Rosita se contente de sentir, admiration. 

Pour se déplacer, l’homme ne compte que très peu sur ses membres inférieurs et fait fi de ses membres supérieurs qu’il dédie à des tâches complémentaires ou concurrentes de sa marche, c’est selon. Parfois il court et organise même des compétitions, risibles pour un chien et pour la majorité des animaux à sang chaud, tant la lenteur et les grimaces des participants font sourire. 

La plupart du temps l’homme, pour se déplacer, s’assoit. Oui, vous m’avez compris, c’est incroyable. Il s’assoit, enfonce un objet métallique sous une grande roue noire, trafique à gauche et à droite, attrape la roue, bricole encore et fait du bruit, je ne sais comment et nous voici emportés vite et loin sans qu’on y ait rien compris. 

La première fois que le patron m’a associé à sa machine diabolique, j’ai cru rejoindre le Valhalla canin. Nous partîmes comme une flèche, les arbres couraient vers nous avant de disparaitre vers l’arrière à pleine vitesse sans nous heurter, un étang qui rêvassait par là nous croisa en un éclair, puis soudain une maison, puis une autre encore et bien d’autres, innombrables avant que sans prévenir tout s’arrête.

Il m’a bien fallu plusieurs minutes pour remettre en ordre mes organes intérieurs chamboulés, mélangés, un œil s’était égaré à l’arrière de la tête que l’autre, encore disponible cherchait à ramener vers l’avant et aujourd’hui encore, je ne suis pas certain de les avoir tous conservés.

Je ne mis guère de temps à comprendre que nous n’étions plus là où nous étions quelques minutes auparavant grâce à cette intelligence acérée dont mon espèce est heureusement nantie. 

Cette intelligence subtile n’aurait su néanmoins expliquer comment nous nous étions téléportés de là-bas à ici, je décidais de n’y pas porter attention. A quoi bon encombrer son esprit de concepts incompréhensibles ?

Lorsqu’il a faim, le patron conjugue ses talents sans utiliser cependant aucun de ceux que moi j’utiliserais. Et stupeur, il parvient à trouver de quoi se sustenter à sa guise.

Au tout début, il ne marche pas, nous y sommes désormais habitués, n’utilise que très peu ses jambes, grimpe dans son téléporteur et se rend dans une maison immense sans fenêtres, d’une laideur peu commune dans laquelle des boîtes multicolores par milliers s’entassent sur des étagères. Les humains, car nous ne sommes pas seuls, s’en saisissent, les observent, les reposent avec parfois une petite moue de dégoût. Rapidement satisfaits de leur recherche ils en  jettent quelques-uns dans une cage métallique mobile avant de les emporter vers un tapis roulant ou habituellement une jeune femme étonnamment gracieuse les saisit un par un, les regarde, avant de les rendre un peu plus loin, pour je ne sais quelle raison tant il est nigaud de prendre quelque chose pour systématiquement le rendre. 

Mais qu’importe, nous repartons chez nous avec notre collection de boites en papier, carton, verre, acier, aluminium sans que j’ai bien encore compris en quoi cela allait nous nourrir.  Ce qui est certain, c’est qu’à peine rapportés, il enferme toutes ces boites et ces contenants dans un container plus gros que plus tard nous irons vider ensemble au bord de la route dans une citerne métallique plus grosse encore. Mais pourquoi tous ces efforts insensés ?

Le patron cependant a l’air satisfait, presque heureux, il sifflote (tu pinces les lèvres en cul de poule, tu souffles et un son en sort, agréable ou consternant suivant l’humain souffleur. Personnellement, je n’y parviens pas). 

Il est vrai que s’il a ainsi trouvé tout ce dont il avait besoin pour se sustenter, je me dois de lui faire une révérence assortie d’un mouvement respectueux de chapeau. 

Car enfin, à aucun moment nous ne nous sommes cachés, truffe en l’air, à contrevent. Nous n’avons pas avancé, tapis doucement ventre à terre en direction des boites susnommées, nous n’avons pas davantage brusquement sauté sur elles pour les prendre par surprise, les saisir au col pour les secouer violemment de gauche à droite pour les occire ou au moins les étourdir. Aucun animal concurrent n’est venu nous disputer nos proies ou n’a tenté de faire de nous des proies appétissantes. Non, rien, pas un cri, pas de sang, pas d’échec, rien. 

Je suis épaté et j’observe avec déférence et envie celui qui mieux que jamais porte le titre de patron.

Il a même pensé à moi je crois car je vois la photo d’un congénère sur un gros sac de plastique dont j’imagine qu’il recèle quelque morceau de carcasse putréfiée et délicieusement odorante. Quel génie tout de même.

Nous remontons dans son astronef rural et de retour à la maison, il empile le fruit de sa chasse sur les étagères de la cuisine jusque dans la grande armoire glacée dans laquelle j’ai interdiction de me rendre pour quelque sourde raison qui m’échappe toujours.

Il ouvre en deux le sac canin avec un morceau de fer aiguisé, comme s’il ne pouvait utiliser les dents dont la nature l’a équipé, verse de petites étoiles marron dans un bol et le pose devant moi, un sourire béat inscrit sur sa face.

C’est pourquoi, me dis-je. Il me parle. Je ne comprends pas mais instinctivement je renifle le contenu de la gamelle qui ne sent rien, je happe une étoile pour voir. C’est croquant, ça donne soif, ça n’est pas mauvais mais j’affirme n’avoir jamais vu ça dans la nature, à aucun moment, nulle part. 

Dans le doute, étant un chien, j’engloutis tout et je bois, encore et encore. Je crois que les étoiles gonflent dans mon estomac qui grince un peu, s’arrondit alors qu’une douce et euphorisante impression de satiété m’envahit. Je n’ai pas bougé, je n’ai rien fait, me voici nourri, repu et déjà presque endormi. 

Je dois bien reconnaitre que cet homme mérite que je m’intéresse un peu à lui d’autant qu’il me propose de me reposer sur un grand carré moelleux manifestement dédié à la satisfaction de mon postérieur. Je m’étends, il se penche et me caresse la tête doucement, les paupières aussi, en me regardant gentiment.

Je n’ai pas tout compris mais je suis là, avachi dans le velours carmin de mon coussin fessier, le ventre tendu comme un tambour napoléonien, les yeux peinant à fixer un quelconque point, empli d’aise, détendu par ses caresses calinantes.

Le patron n’est pas très malin, pas autant que moi s’entend, mais mieux organisé, oui bien mieux. Je vais rester un peu et m’en assurer.

Voilà, c’était il y a deux ans et je suis toujours là. Oh ça n’est pas ce confort raffiné qui m’a décidé mais l’évidence que sans moi décidément, que ferait-il ce fragile humain campagnard ?

Bon, les filles, j’y vais. C’est l’heure de la promenade et si je souhaite avoir faim, il faut bien que je me dépense. Allez, léchouilles et à bientôt.

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