LES LETTRES DE LÉON


Maigre passage

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Un jour une amie chère qui en demandait plus à mon cœur qu’il ne souhaitait en donner m’avait dit ; tu sauras, lorsque ce sera elle. 

J’avais trouvé la phrase d’une indigeste banalité car de fait, si un jour cela devait être elle, comment l’ignorer tant les manifestations en seraient puissantes. 

Mais étonnamment, j’avais retenu cette phrase au ton si simple et au contenu si vrai. Elle avait cependant omis d’y adjoindre le complément suivant ; assure-toi quand même que le vent ce jour-là soufflera aussi pour elle. 

Cela, bien que mon âge fut grand je ne devais le découvrir qu’au contact de l’expérience. A quoi donc cela servait il d’avoir vécu déjà, devais-je me demander ensuite…

Comme il se devait, elle apparut un jour, ou plutôt un soir…

Dans le cadre de la fenêtre ouverte, au premier étage de sa maison, au centre du village, les rideaux de chaque côté l’encadraient comme une apparition dont l’image dans mon esprit déjà s’était mise à faner. Elle était d’une beauté étouffante, de celle qui vous transporte et qui rend secondaire toute autre considération, invalide toute autre activité. 

Je ne peux pas croire qu’elle était là par hasard et pour y faire quoi ? Depuis cette pièce, je l’appris plus tard, la vue ne donnait que sur la rue triste et banale dans laquelle le passage était maigre. J’aurais pu, de mon côté choisir de passer en dix endroits différents, j’aurais pu si je l’avais souhaité ne pas passer du tout, car d’objectif autre que déambuler devant chez elle, je n’en avais pas.

Elle était figée, de blanc vêtue autant que je pouvais le voir et me regarda de ses yeux, que je crus durcis, sombres qui me scrutèrent avec une froideur qui me transperça et gela jusqu’à mes os. J’avais levé les yeux vers elle spontanément comme si mon corps avait deviné sa présence, là-haut et nos regards s’étaient rencontrés dans ce qui fut un éclair intense d’incompréhension en ce qui me concerna. 

Je ne m’expliquais pas cette dureté. Exprimait-elle du mépris, mais pourquoi, du dépit, un regret caché paré de colère ? Je ne sais pas et ne saurai jamais. Je m’amusais de ce que mon esprit, égal à lui-même cherchait ce qu’il pouvait y voir d’espoir, de positif dans cet échange si bref. S’il l’avait fallu, il aurait fini par inventer un message qui n’existait pas, un signe imaginaire, une complicité sans objet. Pourquoi d’ailleurs mon cerveau souhaitait il me pousser dans sa direction et étais-ce bien lui d’ailleurs qui m’incitait en ces moments, cela non plus, je n’aurais su le dire.

Le temps s’était allongé depuis la rupture, mon corps entier cherchait à rejeter le greffon de l’amour qui l’avait infesté et pour ce faire recherchait activement les signes de méchanceté, de malice ou de cruauté qu’elle aurait pu envoyer sans que ma connaissance en ait eu alors conscience.

C’était difficile mais pas impossible tant notre cerveau lit ce qu’il désire lire et pas ce que celui qui écrit a voulu exprimer. 

J’avais surtout découvert que de quelques signaux menus j’avais fait des feux, de gestes à peine esquissés j’avais imaginé des embrassades, d’un sourire de connivence j’avais déduit une déclaration d’amour éternel. Cela faisait une somme et en expliquait beaucoup. Je m’étais emballé, elle s’était égarée, je l’avais submergée, elle s’était évanouie. 

Je commençais ce processus identique au deuil et qu’en amour on nomme l’oubli, j’essayais d’omettre ses derniers messages cette fois bien trop clairs. 

Je me convainquais que la Terre sinon l’Univers était emplie de femmes uniques, aimantes, touchantes, séduisantes et parées de tant d’autres qualificatifs flatteurs, toutes pensées statistiques et viles que l’on met en avant pour enfouir l’amertume et la douleur, la perte. 

J’y parvenais avec peine, réitérais mes intentions malgré l’échec en y mettant une fausse bonne volonté.

J’en étais là de mes combats lorsqu’après plus d’une semaine et alors que j’avais ôté toute trace d’elle dans les messageries diverses qui nous submergent, me parvint un message de sa part. 

Le bref codicille, car nous parlions bien d’un testament, prétendait faire référence à un de ses derniers  messages qui m’aurait blessé car envoyé sous le coup de la colère mais dont ça n’était pas l’objet véritable et dont elle regrettait la maladresse.

Puis elle me disait ne pas attendre de pardon, mais avoir eu envie de me le dire, voilà donc qui était fait !

Toi, Dieu, si tu existes, ou même si vous êtes plusieurs là-haut et que l’un d’entre vous écoute, ne serait-ce que d’une oreille discrète, peut-être par hasard, je t’apostrophe.

Je ne suis qu’un homme et ça n’est pas grand-chose, j’essaie, tu dois le voir, de temps à autre, j’essaie de m’améliorer, je fais des efforts pour comprendre ce que j’ignorais. Mais là, est-ce toi qui m’envoie cette épreuve, ou en mots clairs ; que veut-elle dire, mieux encore, que veut-elle ?

A ce texte incompris je répondis une de ces missives dont j’avais le secret et dans lequel elle pourrait lire les intentions qui lui conviendraient en ce compris certaines que je n’aurais osé imaginer. Je jetais ma bouteille à la mer et j’attendis.

J’étais bien avancé…

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