Un homme, de la campagne sans doute, progresse lentement le long de la large avenue centrale qui mène à la gare ferroviaire. C’est le genre d’homme qui savoure ses déplacements comme s’ils devaient se tarir. Il n’est de la campagne que d’adoption mais a fait sien ce rythme mesuré des hommes qui savent que l’événement les attendra, fût-ce jusqu’à demain, s’il le faut, ou plus tard encore.
Les mains enfoncées profond dans ses poches, le cou rentré dans les épaules il protège son visage derrière son cache col de laine grise. Les embruns de la côte lui fouettent les yeux pas rafales creusant davantage encore les rides marquées de son visage d’ancien marin. Le sel pique ses joues comme autant d’attaques sournoises de minuscules insectes rapaces qui dévoreraient ses chairs goulument.
La bise est glaciale ce matin-là. Le vent d’ouest, chargé de la fraicheur du large et d’une humidité ruisselante le balaie de ses assauts irréguliers. Le granit des rochers s’use doucement sous les coups de ces torrents aériens, si lentement cependant qu’aucun ici ne le remarque.
Pourtant l’homme est heureux. Comme elle était arrivée, l’épidémie a pris fin progressivement d’abord, puis brutalement, laissant tout un chacun interdit, comme figé, interdit.
Des hommes et des femmes hagards passent la tête par leurs portes et fenêtres, regardant à droite, puis à gauche comme s’il y avait quelque chose à voir ou comme si quelque chose manquait. Ou encore, comme dans ces moments où la tempête a cessé et qu’il faut désormais évaluer les dégâts.
L’homme est déjà vieux pour un jeune et encore jeune pour un vieux. C’est à dire qu’il a entre cinquante-cinq et soixante-cinq ans, peut-être et cela n’aurait aucune importance s’il n’avait séduit une femme beaucoup plus jeune, car lui connaît son âge.
Cette femme, il ne l’a rencontrée qu’une fois et encore ne fut-ce que furtivement lors d’une de ces soirées qu’on organise au village pour fêter le bon vin ou pour tout autre prétexte futile, sans réel objet si ce n’est de se retrouver entre amis.
Notre homme est alors seul dans la vie, peut-être désabusé, ou tout simplement sans intention particulière, dans un état d’esprit somme toute plus propice à la rencontre qu’il ne l’imagine. Nous ne nous attarderons pas sur les raisons qui font qu’ils s’aiment désormais tant il est vrai qu’en ces matières, la raison importe peu. Seules comptent les sensations et celles-ci furent violentes et par conséquent inexplicables.
Elle, est brune et ses yeux n’ont jamais décidé s’ils étaient verts ou d’or oscillant au gré des saisons entre ces deux tons avec mystère. Ce sont ces yeux qui le regardent avec tendresse, avec passion, toujours avec bienveillance. Elle n’est pas grande mais aime à rappeler qu’elle est dans la bonne moyenne. Son âge nous ne le saurons pas, pour la bonne et simple raison que cela ne se dit pas mais elle est jeune encore, en tout cas bien plus que lui. Ses mains sont fines et élégantes, légères comme un souffle quand elle effleure les touches de son piano qui soudain comme séduit s’apaise et lui obéit. Chez elle, si tout est petit, mesuré, tout est fin, ciselé, comme réalisé par des maitres artistes qui auraient voulu, chacun dans leur domaine exceller, dépasser l’autre. Une main ici, une bouche dessinée là, une silhouette souple encore.
Mais aujourd’hui, notre homme marche vers la gare là où un train va la laisser sur ce quai crasseux et froid mais qui soudain s’illuminera de chaleur, puisqu’elle y sera. Il passe sous l’énorme horloge du bâtiment qui annonce 8h32. Plus que quelques minutes avant que l’express régional ne les libère de ces quelques semaines de prison interminables.
Les quais sont bondés d’hommes et de femmes qui comme lui regardent leur montre fébrilement, font les cent pas, jettent encore un œil aux panneaux d’affichage indifférents qui s’évertuent à montrer les même horaires d’arrivée. Des passagers pressés tout étonnés de retrouver cette effervescence oubliée abordent au hasard des personnes qu’ils ne connaissent pas, leur racontent un petit bout de leur vie et reçoivent en retour quelques éclairages choisis sur celle de leurs interlocuteurs.
Un train bleu entre en gare et ralentit dans un cri strident de ses freins d’acier usé, il longe le quai numéro 1B puis s’immobilise enfin. Le chef de gare agite son drapeau blanc et rouge avant que les portes ne s’ouvrent. Alors les wagons régurgitent leurs voyageurs qui se mêlent à ceux qui partent ou qui les attendent sur le quai. On ne sait plus qui arrive, qui part ou qui trop solitaire est simplement venu ici observer le bonheur, ce bonheur qui n’est pas le leur malgré le retour à la vie. Peut-être un parent perdu, un amour, qui sait.
De nouveaux voyageurs prennent place à bord avant qu’un coup de sifflet strident n’annonce le départ. Les roues du train patinent sur les rails avant de progressivement emporter le convoi vers sa prochaine destination.
Notre homme, son chapeau désormais à la main sait que le prochain train est le sien, celui qui lui amène cette femme qui occupe sans faillir ses rêves depuis des semaines et qui l’accompagne sans arrêt maintenant.
Une locomotive électrique fatiguée s’avance au loin, au ralenti et glisse en silence vers le quai 2. Un ballet identique se reforme entre les arrivants et les partants. L’homme scrute la foule, la cherche des yeux. Il fait appel à tous ses sens et semble-t-il à d’autres qu’il n’a pas. Lorsqu’elle apparaît, à la sortie du tunnel souterrain, sa petite valise à la main, son menton enfoncé dans le col de fourrure brune de son manteau d’hiver , les yeux rieurs, le temps se fige. Les passagers marchent au ralenti en l’évitant tandis qu’elle progresse vers lui toujours plus désirable et l’atteint enfin. Elle se hisse alors sur la pointe des pieds, l’embrasse doucement et lui dit, près de l’oreille ce mot si simple; «viens».
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