LES LETTRES DE LÉON


Le Viel homme est amer

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Un homme ancien,  aux rides profondes, écroulé dans son fauteuil à haut dossier caresse doucement sa longue barbe blanche épaisse. Quelques fleurs y sont parsemées çà et là. Ses yeux bleus à la Paul Newman s’arrêtent sur les détails du tissu de twill recouvrant son fauteuil. 

Il s’ennuie et pour tout dire rêve un peu dans cette grande pièce vide où tout est blanc. Son esprit s’envole, peine à se concentrer sur des projets à réaliser tant il a fait et tant l’avenir lui parait surfait, déjà joué.

Par les fenêtres, on distingue, à l’infini, une campagne de vallées duveteuses, elles aussi blanches et immaculées au sein des quelles s’égayent des moutons blancs, immaculés. L’ensemble, quand on y songe, est d’un ennui sidéral. 

Il tapote nerveusement le bras du fauteuil de ses doigts marqués et chenus comme on dit. Le vieillard soupire et l’on sent la lassitude à mesure que l’air quitte ses poumons usés. Il espère la venue du soir tout en sachant que rien de nouveau ne viendra enthousiasmer ses neurones.

Au loin, une porte claque brusquement :

  • Me voici, Maitre dit l’homme longiligne à la mâchoire carrée, le cheveu blanc, l’œil gai, essoufflé et qui vient de surgir dans la pièce. 
  • Ah, te voici enfin Gabriel marmonne le vieil homme. Alors quelles sont les nouvelles d’en bas, hum, ce virus, un succès ? Solidaires, enfin ? Raconte-moi, fais-moi rêver un peu !
  • C’est à dire que… disons, ça va. 
  • Oui ?
  • Ça va…En fait, ils se promènent, Maitre…
  • Pardon ?
  • Je dis, ils se promènent.
  • Ils se promènent, oui, bien sûr. Alors ils n’ont rien compris ? Décidément c’est tous les mille ans pareil. Autrefois au moins ils avaient l’excuse de l’ignorance…Aujourd’hui, s’ils ne savent pas tout, ils en savent assez, non, Gabriel ?
  • Oui Maitre.
  • Oui Maitre, oui Maitre, oui Maitre, assez Gabriel ! Mais pourquoi je te paye au juste ?
  • Vous ne me payez pas Maitre, vous ne me payez pas…
  • Ah oui, tiens c’est vrai ça, il y aura au moins une bonne nouvelle aujourd’hui. Mais alors pourquoi donc travailles-tu pour moi, Gabriel?
  • L’attachement, Maitre, la reconnaissance, le dévouement et pour bien d’autres sentiments nobles encore, Maitre. La vénération aussi sans doute.

Le vieil homme allonge son cou, la vénération tout de même, voilà qui est bien.

  • Oui, pas très moderne tout ça, mais passons…. Il faut frapper fort Gabriel, nous nous ramollissons, nous leur laissons trop de ce qu’ils appellent leur libre arbitre, les pauvres. Attends, attends voir… envoie leur les crickets ! Ils vont comprendre là. La faim. Et s’il le faut on leur enverra la soif aussi et attends, attends… Bon restons calmes. Envoie déjà les crickets, Gabriel.
  • Les crickets Maitre ?
  • Oui, les crickets. Enfin, Gabriel, les crickets, tu sais bien ! Mon Moi mais tu oublies tout, tu vieillis mon Ange. Les insectes qui volent dans un bruit épouvantable et surtout qui dévorent tout sur leur passage, les crickets. C’est pourtant simple.
  • Je ne suis peut-être pas moderne, Maitre mais j’ai de la mémoire. Puis-je me permettre de vous rappeler que nous avons déjà pratiqué les crickets ? Avec succès et même au-delà, j’en conviens mais …. déjà fait. Il murmure doucement ; et après il faut être créatif et pas ci et pas ça…
  • Tu dis Gabriel ?
  • Rien Maitre, rien.
  • Ah oui. Et c’était où et quand ça ?
  • L’Égypte maître, l’Égypte, il y a bien longtemps. Les dix plaies, les grenouilles, la sécheresse paf ! etc., etc… 
  • Ah oui, ça me revient… Ca les avait calmés ça non ? C’est vrai que tout était confus alors, les juifs, la Palestine, l’Égypte, heureusement tout cela est beaucoup plus clair  maintenant Gabriel, n’est-ce pas ?
  • Oui, encore faut-il savoir lire entre les lignes Maitre… Encore récemment les trumpettes de l’apocalypse sonnaient fortement à leurs oreilles…Je ne parierais pas une chope d’hydromel que c’est si clair que ça.  Mais franchement, les sauterelles, Maitre, un peu téléphoné, non ? Un peu daté ?
  • Et tu proposes quoi Gabriel ?
  • Quelque chose de moderne Maitre. Quelque chose de technologique.
  • Un krach boursier, avec une bonne panne informatique ? dit le vieil homme avec enthousiasme prêt à envoyer un éclair monétaire.
  • Non, Maitre, non, ça ils y parviennent tout seuls, c’est comme une seconde nature, presqu’un don chez eux. Ils engendrent des crises et s’en sortent on ne sait comment, mais ils y survivent.
  • Alors quoi ?
  • Eh bien laissez-moi faire Maitre…
  • Je te préviens Gabriel, ne me refais pas le coup de l’Islam et du Bouddhisme. J’ai passé l’éponge mais je te rappelle qu’on gère toujours les conséquences. Sans parler du yoga, de la méditation, des consoles de jeux et j’en passe. Je te fais confiance Gabriel mais n’abuse pas… L’univers est vaste et si tu es éternel, tu n’es pas pour autant inamovible. C’est long l’éternité, ailleurs.
  • Oui Maitre, je crois que cette fois…j’ai compris….

Dans le silence absolu du cosmos un vaisseau magistral, gigantesque, inconnu, vire doucement sur son axe entre la terre et la lune, ralentit, se stabilise puis s’arrête enfin, à mi-chemin entre les deux astres qui continuent leur course rapide dans le cosmos.

De petites lumières multicolores brillent doucement dans la brume imperceptible qui fuse de la carlingue étrangère par jets intermittents.

A l’intérieur, au travers des rares hublots, on distingue de petits êtres humanoïdes volubiles et affairés. La lumière acidulée de leurs écrans se réfléchit sur leurs visages inconnus.

Soudain, une trappe pivote sous le vaisseau tandis qu’un puissant jet de lumière éblouissante s’échappe, traverse l’espace en un instant, pénètre l’atmosphère terrestre et s’écrase puissamment dans un marais, libérant des milliards de papillons dévoreurs de virus. En quelques minutes, ils recouvrent la terre et ingèrent toutes les plaies de l’humanité, reconnaissante…

Le vaisseau redémarre lentement, fait un demi-tour impeccable et apparaît alors sur l’un de ses côtés le nom du vaisseau étranger ; « Gabriel ».

Les yeux levés au ciel, un vieil homme avachi tapote le bras de son fauteuil en caressant doucement sa barbe blanche….

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