LES LETTRES DE LÉON


Être ou ne pas naître

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Lorsque je suis né, mais n’est-ce-pas naturel, je ne savais trop que faire de ma vie. Incapable alors de m’assoir ou de tourner la tête à droite ou bien encore à gauche sans qu’elle chute irrémédiablement, je pensais, tant il est vrai qu’hormis apprendre c’est bien la seule activité à la portée d’un petit d’humains lors de ses six premiers mois de vie.

J’imaginais assez gauchement, que la vie se passait devant et qu’il n’y avait rien sur les côtés ou derrière, sauf à bouger son corps d’un coup, ici ou là, tête comprise bien sûr. Mais alors ce qui existait avant disparaissait comme dans ces jeux vidéo que d’autres que moi dévoraient.

Cela m’étonnait, mais à cela aussi je m’habituais. J’avais quitté l’état de mammifère marin pour rejoindre celui plus mobile d’être terrestre, tout cela, à l’occasion d’un cri qui emplit mes poumons d’un oxygène rugueux, froid mais qu’on me dit plus tard essentiel à mon épanouissement. J’avais en quelque sorte et quelques mois refait le chemin évolutif de l’homme et de ses congénères mammifères. 

Je n’étais encore qu’un sac immobile avec aux quatre coins des prolongations désordonnées qui semblaient autonomes et s’agitaient, à mon insu. Au sommet, j’avais cette tête démesurée, molle au-dessus qui n’avait pas fini d’enfler et qui selon certains pouvait grandir et augmenter encore tout au long de l’existence. C’était selon le caractère, disait-on et ne comprenant pas, je pensais et pensais encore à d’autres choses.

Lorsque j’étais en phase aqueuse et avant de rejoindre l’état solide sans même une étape gazeuse, je ne pensais à rien. Depuis ma naissance utérine, chaque jour une nouveauté biologique venait égayer mon état, réjouir ma curiosité. Des doigts poussaient, des cheveux bien que rares s’étiraient, un cœur battait vite et cadencé, du sang circulait. Tout n’était que merveille.

Depuis mon atterrissage, rien !

Chaque nouveau soleil succédant à un ancien soleil se révélait identique et si j’exclus l’apparition désordonnée et irrégulière de mes pieds devant mes yeux que je pris longtemps pour des êtres autonomes et amicaux, rien n’arrivait plus.

C’est alors que je compris que désormais, la nouveauté serait autour de moi et non plus en moi. La découverte devint infinie, émouvante, effrayante parfois mais jamais ennuyeuse, tant et si bien que force fut de reconnaitre que cet état avait ses vertus, ne serait-ce qu’au moment des repas. Je n’avais rien demandé mais j’étais là et résolu à profiter de cette opportunité.

Une voix me parlait par intervalle. Douce et veloutée elle ressemblait à celle que j’entendais « avant », mais plus nette et plus forte. Je mis quelque temps à comprendre que cette belle personne qui se penchait vers moi, me souriait était la même que celle dont j’occupais les intérieurs il y avait seulement quelques jours. Nous devions être proche pour qu’elle m’accueille en elle et j’avais du commettre une incomparable erreur pour qu’elle décide de me propulser vers le froid, à l’extérieur. Elle continuait pourtant à me parler, chanter et s’occuper de mes moindres besoins dans un ravissement communicatif qui fit que je m’habituais à cette douce présence qui surgissait sans crier gare mais avec tendresse. 

Un autre de mes ravissements fut ce jour où je compris qu’en émettant des sons aigus, répétés sur une note calculée pour l’irritation, bref qu’en m’époumonant, ma mère surgissait dans un instant de lumière pour répondre à mes attentes pressantes. Attendu qu’elle ne comprenait rien à mes besoins, ni moi d’ailleurs, elle me nourrissait, me lavait et m’embrassait goulument. Repu, je m’endormais et recommençais plus tard le même procédé. J’aimais ce pouvoir que j’avais sur elle et lui rendais son plaisir en souriant et en émettant de petits gargouillis qu’elle avait la bonté de trouver adorables. 

Le temps passait, je grandissais, je comprenais mieux mon entourage, la complexité des relations humaines, le contrôle des uns sur les autres, les caractères humains si divers et manipulables, l’omnipotence du fort sur le faible.

J’avais cinq ans désormais et alors que je jouais au square et que mon père lisait son journal assis sur un banc, j’alignais ce jour-là mes soldats de plomb dans une relecture de la bataille de Iéna que je perdais et perdais encore. La rage me montait au front qui devenait rouge, je transpirais, exaspéré par ce qui paraissait impossible, vaincre Napoléon à Iéna, lorsqu’un gamin de mon âge m’apostropha ; tu t’y prends mal dit-il avec un ton douçâtre. Cela suffit à me mettre hors de moi, je me retournais, levais la main et l’abatis sur son nez d’un coup puissant. Le garçon cria et allait s’élancer sur moi lorsque mon père cria :

  • C’est assez Adolf. Laisse Salomon tranquille.

Au sol, un coquelicot frémissait dans le vent léger.

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