Je suis né par une matinée fraiche et humide de décembre alors que des nuées blanches cotonneuses se détachaient des cimes montagneuses pour descendre doucement et s’évaporer au contact plus doux de la vallée.
C’est ce que maman me rapporta en vérité, car en ce qui me concerne, juste après cette naissance mouvementée j’avais décidé de dormir blotti contre mes frères et sœurs au nombre de huit, sans que je puisse encore vous dire combien étaient frères et combien étaient sœurs.
Un grand poêle joufflu ronflait et craquait en dispensant une chaleur apaisante et deviendrait bientôt l’ami de mes soirées d’hiver lorsque couché sur le dos à sa proximité je me chaufferais le ventre avec délice en gémissant doucement.
Pour l’heure, j’étais bloqué sous maman et blotti contre, attendez, je regarde, blotti contre une sœur à ma droite et une autre à ma gauche. Un de mes frères avait préféré se coucher sur moi directement et considérant son poids, il devint immédiatement Boule pour moi. On aurait dit que Boule avait bénéficié d’une sorte de traitement particulier tant il était dodu. Je le trouvais immédiatement sympathique et amical.
Vint le moment où mon ventre me fit mal. C’était horrible, comme un gros trou qui déchire l’intérieur. Je ne comprenais pas, puis une petite voix intérieure inconnue me recommanda d’aller téter maman pour me soulager. Je me demandais bien ce que cela voulait dire aussi je décidais de suivre Boule qui présentait, semblait-il les mêmes symptômes. Ah c’était donc ça !
Je me frayais un chemin afin de disputer à mes plus proches voisins l’accès aux mamelles salvatrices car la nature, piètre prévisionniste n’avait pas jugé utile de fournir une tétine à chacun, il fallait donc se battre. Un début de bagarre s’instaura avant que Boule d’un coup de fesse à gauche puis à droite ne me fasse un chemin d’accès. Une amitié était née.
Tandis que Boule se voyait doté d’un don inné pour les choses de l’estomac, j’avais pour moi une intelligence supérieure qui m’aidait à concevoir des plans raffinés pour que mon nouvel ami développe ses talents.
De pairs, nous étions devenus dominants et malgré notre jeune âge personne n’osait disputer notre domination au sein de la nouvelle meute. Je pavanais, la queue dressée, le pas encore incertain et si les choses s’envenimaient avec tel ou tel frère entreprenant, Boule ne tardait pas à venir rétablir l’ordre naturel des choses. Mes sœurs, plus perfides, ou plus intelligentes se contentaient de me mordiller lorsque je dormais pour se venger des petites humiliations que je leur faisais subir dans la journée.
Dans l’ensemble, nous étions heureux, en sécurité et prêts à affronter un avenir dont nous ignorions jusqu’à l’existence, c’est dire si nous n’avions peur de rien !
Un matin, cependant, j’avais déjà un mois la porte s’ouvrit et un grand et beau mâle entra avec vivacité venant nous renifler les uns après les autres. Qu’il était grand, long et impressionnant. Maman se roula par terre tout en l’informant que ces enfants étaient les siens et qu’elle veillait. C’est ainsi que je connus papa, de passage et ce fut la première et dernière fois que je le vis tant le lien paternel est profond chez les chiens !
Je ne vous ai pas encore précisé que je suis un chien, bien entendu, un jeune mâle de pure race teckel à poils durs. C’est-à-dire que je suis beau, robe sanglier au camouflage parfait. J’ai le nez long, l’un des plus fins de la gente canine, les pattes courtes, on ne peut tout avoir. Courtes mais puissantes et quand bien même j’aurai toujours du mal à contrôler simultanément mes pattes à l’avant et à l’arrière pendant la course, lorsque je serai grand, je me distinguerai par la vitesse de ma course, mon courage et mon obstination à ne jamais abandonner. Mon travail ? Chasseur de renards et pisteur de sangliers.
J’aime courir dans la campagne, de droite et de gauche, revenir sur mes pas, accélérer puis tourner brutalement, renifler le vent, coller ma truffe au sol et pister les animaux.
C’est ainsi qu’on m’a présenté la chose, mais pour le moment je suis encore petit, j’apprends, j’enquête et un jour, Boule et moi découvrons qu’en plus de nous il y a d’autres êtres vivants dans notre niche.
Ils sont tout petits, gris avec une longue queue sans poils et se trainent au sol à la recherche de je ne sais quoi. Maman lorsqu’elle en voit un s’énerve, le course, l’attrape avec agilité avant de lui briser la nuque d’un coup de crocs. Sapristi, elle ne plaisante pas et je me dis que ce ne sont surement pas des amis.
Boule et moi avons bien vu que de temps à autres un être immense, juché sur d’interminables jambes aux pieds de cuir entre dans la grange, les bras chargés de victuaille et les dépose pour que maman se refasse une santé dirait-on. Ce grand être n’est pas avare de caresses et bien vite, un peu comme pour le lait maternel, une amicale bagarre se déroule pour que l’humain nous flatte le dos et les côtes lors de sa venue. J’aime bien cette créature qui apporte des friandises, parle doucement et
Caresse. Le soir parfois, avant de m’endormir je rêve à l’idée d’en avoir un à moi, mais ne sachant trop comment on fait, je m’endors vite en rêvant à cette abondance potentielle de nourriture.
Une après-midi, alors que Boule et moi faisons régner l’ordre au sein de la petite communauté tels des caïds de , surgit une monstre bruyant et effrayant. Il s’arrête puis cesse de faire du bruit et un autre de ces grands animaux à longues pattes sort de l’animal jusqu’alors bruyant. Vous avez bien compris, il était caché dans un autre animal ! Le voici qui se penche vers nous, nous attrape, nous caresse, nous ausculte avant de discuter avec notre grand-jambes à nous. Ils échangent des cris étranges comme souvent entre eux et l’on jurerait qu’ils se comprennent. Au bout d’un conciliabule qui dure une éternité en équivalent temps chien, le grand étranger se saisit de moi, me serre contre lui en caressant mon dos et en grattant mes oreilles. Outre la délectation occasionnée par un tel traitement, je me sens immédiatement et irrémédiablement attaché à cet animal dont j’apprendrai bientôt qu’on les nomme « Humains ».
Pourquoi pas ?
Il m’emmène avec lui, nous entrons ensemble dans le grand animal qui nous attendait là paisiblement. Soudain tout s’agite, vrombit et s’élance, nous partons et je quitte mes racines de jeunesse sans un regard pour personne ni même ce bon vieux Boule qui m’a déjà oublié…
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