Le Président et les principaux dirigeants de ce qu’il reste des États-Unis d’Amérique sont assis sous quarante mètres de béton autour de la table ronde en érable ornementé d’un aigle, autrefois conquérant mais dont les yeux désormais regardent ailleurs.
De nombreuses chaises habituellement occupées sont vides. Les visages livides des hommes sont gagnés par une barbe sale, ceux des femmes depuis longtemps ignorés de tout maquillage. L’abattement sévit, la crainte s’installe, le doute s’immisce.
Le Président par intérim, c’est le troisième déjà, les informe qu’ils vont parler aux chinois, mais que tout espoir est désormais vain.
Il invite ses conseillers qui le souhaiteraient à contacter leurs familles, dans la mesure du possible pour les accompagner, les rassurer. Nombreux sont ceux qui alors demandent à les rejoindre dans un ultime élan de protection de leurs proches, un reste d’humanité dirait-on.
Le Président réfléchit puis accepte. A quoi bon les obliger à assister à la fin que tous connaissent déjà. Il se trouve bientôt seul dans ce bunker à l’abri de toute attaque d’une nature connue.
Il appuie sur un bouton rouge et s’étonne de voir, quelques instants plus tard, apparaitre le visage de son homologue chinois, crispé, empreint de la même réserve ou incertitude que lui.
- Bonjour Shun Tao dit-il d’une voix qu’il espère enjouée mais qui ne convainc pas.
- Bonsoir Mike répond le Président chinois.
- Pensez-vous que nous ayons d’autres moyens à notre disposition que d’essayer de surpasser l’autre ainsi que nous en avons déjà discuté hier matin.
- Non, je ne pense pas répond l’homme dont le front se barre de rides profondes, rares chez un chinois au visage si impassible.
- Alors qu’il en soit ainsi lui dit Mike en appuyant sur le bouton de communication et que l’écran ne se voile d’un gris sombre.
Il considère sa silhouette dans le long miroir et regarde celui qui bientôt va déclencher l’Armageddon sans d’ailleurs que quiconque ne s’en souvienne. Car l’Histoire va prendre fin. Il sera l’homme ayant pris les décisions les plus importantes de toute l’histoire de l’Humanité sans qu’aucune trace n’en soit conservée. C’est un triste record dont il ne s’honore pas.
- Major Humpkin appelle le Président.
- Oui Monsieur répond l’homme qui depuis le début de la conversation se tient, en retrait, dans le cadre de la porte.
- Lancement de la procédure nucléaire. Code Apache. Armement de toutes les sources. Verrouillage de toutes les cibles.
- Oui Monsieur le Président répond le major, la tête basse.
Depuis quelques minutes, les trois mille sept cent cinquante têtes nucléaires américaines ont pris leur envol depuis le sol, l’air, la mer et l’espace, partout au-dessus du globe terrestres, chacune à destination d’une cible bien définie.
Les russes qui sont pris par surprise répondent à destination de tous leurs ennemis supposés, sans savoir s’ils sont bien concernés mais comme ils ne peuvent décider d’où provient l’attaque avec certitude, ils frappent sans discernement. D’autant que les chinois actionnent leurs trois cent cinquante ogives, suivis des français, indiens, britanniques… chaque puissance nucléaire déclenche le feu nucléaire à hauteur de ses moyens.
Rapidement, le ciel est congestionné de milliers de missiles se croisant, effondrant les restes disparates de l’humanité partout sur Terre.
Puisque les nations disposant de l’arme nucléaire ont fait feu, elles ont reçu leur compte de projectiles mortels qui, s’ils ne tuent pas entièrement la population de la Terre au moment de leur impact, rendent celle-ci invivable pour les quelques milliers d’années qui viennent.
Une page de l’histoire de l’univers connu se ferme, sans qu’aucune autre ne soit écrite ou ne puisse être écrite. L’humanité s’est éteinte ou va s’éteindre prochainement de façon inéluctable et totale.
Antéghor Basalt, Premier Esprit Sidéral a été avisé ce matin que ce qu’il ressentait était bien une forme moderne de ce que ses ancêtres connaissaient il y a plus de trois mille ans. Ce qu’il ressent en ce moment même s’apparenterait bien à une forme de colère lui dit-on.
Étrange, pense Antéghor comme cette sensation me parait appropriée. Il pénètre dans le périmètre virtuel du Conseil Spirituel et s’assoit au milieu du cercle pour prendre la parole.
- J’ai reçu ce matin relation de la fin misérable de l’expérience terrestre dit-il. Qui était de garde dans ce quadrant de l’univers bleu ? demande-t-il.
Chacun regarde son voisin avec une attitude qui étonnamment s’apparente à celle qu’auraient pu adopter des humains lors d’une conférence sur le sauvetage de la Terre, par exemple.
- Alors, honorables conseillers ?
- Est-ce vous Zartan, ou bien vous les Edules ?
Tous s’observent puis Mica, une représentante honorable des sables de Zoltan croit se souvenir qu’elle a bien laissé les terriens sombrer dans leurs certitudes alors qu’elle assurait la garde de leur univers.
Anthégor retient la poussée d’adrénaline pourtant prohibée qui parcourt les vaisseaux de son corps.
- N’était-ce pas vous qui à l’origine avez construit ce monde si diversifié et les avez laissés seuls en leur faisant espérer la découverte de je ne sais quelle autre intelligence ?
- J’ai pu en effet me laisser aller à cette turpitude mais c’était pour leur donner bon moral alors qu’ils se croyaient seuls et délaissés.
- Et les cyclones, les virus, les tempêtes, les tremblements de terre, les épidémies ? Et la cupidité, l’ironie, la violence, les guerres, les maladies, la frustration, les dépressions, le mensonge et bien d’autres horreurs encore. N’était-ce pas vous à nouveau ?
- Oui, j’ai pu initier certains de ces désagréments mais l’espèce présentait une forte disposition au malheur et à la désolation, reconnaissez-le !
- Et ce développement économique écervelé, qui le leur a soufflé ? Cette accumulation d’armes nucléaires, qui la leur a suggérée alors même qu’aucun autre de nos mondes n’a connu pareil dévoiement. Qui leur a soufflé l’idée, qui les a incités ?
- J’ai sans doute bâti sur leurs penchants une culture bancale mais dans laquelle il se sont repus, ivres de leur petit savoir, manifestement pas suffisant pour leur éviter l’anéantissement.
- Mais de quel droit et comment avez-vous pu les laisser s’entretuer de cette manière inacceptable ?
- De droit, aucun. Comment, me demandez-vous ? En les regardant vivre tout simplement Premier Esprit, n’est-ce pas désolant ?
- Mais la destruction de leur planète antérieure à cela ? La fin des océans, l’éradication des espèces animales, la désertification, la déforestation, les migrations massives, les exécutions sommaires de milliers d’individus.
- De millions, Premier Esprit. De millions, ou était-ce de milliards ? Nombreux en tout cas, cela est vrai.
- Mais enfin, qu’avez-vous voulu démontrer Mica.
- Rien qu’ils n’aient pu démontrer eux-mêmes. Rien qu’ils n’aient voulu, par désir, caprice ou ignorance volontaire. L’espèce s’est développée, s’est dévoyée, s’est sabordée. Puis dans un délire extrême, l’espèce a procédé, sans aide extérieure à sa propre destruction. Devions-nous nous embarrasser de ces chaotiques cervelles gouvernées par leurs intuitions et leurs estomacs ? Vous souvenez-vous notre Charte des Univers, ô Premier Esprit ? Nous initions, nous guidons, nous facilitons, pour peu que les nouveaux sujets soient dans des dispositions constructives et pacifiques. Tous ici et ailleurs avons subi cette règle depuis l’avènement des esprits.
- Certes répond Anthégor, ils étaient de race complexe et rétive.
- Si fait, pour le moins.
- Mais l’amour, la compassion, la beauté, la poésie, la musique, la passion, le bonheur, l’enchantement, l’admiration, l’amitié, perdus à jamais Mica, à jamais.
- Tout au contraire Anthégor, sauvés, voulez-vous dire ! Sauvés. Comme nous avons appris la conquête sans émotion, la domination sans écrasement, l’expansion sans éradication, la vie diverse sans passion, nous allons pouvoir enfin connaitre le bonheur, associé à une base s
- ans faille. L’humanité nous aura appris qu’il y a autre chose. Elle n’aura pas su se soustraire à ses démons héréditaires. Ce sera son legs. Désormais, nous apporterons commisération, consolation, attention et bonheur à nos autres missions, sans fougue ni fureur. Qu’en pensez-vous Anthégor ?
- Certes, Mica, vous marquez un point. Quadrant vert, des nouvelles de votre côté ?
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