L’homme sans âge, les bras relevés à hauteur de ses épaules décharnées, brulées de rayons devenus trop ardents, scrute l’horizon poudreux de ses jumelles stéréoscopiques.
Il a laissé ses espoirs il y a fort longtemps au même endroit que celui où le grand organisateur a disséminé ses créatures, il y a bien, bien longtemps également. Je veux parler du vide bien sûr, de ce néant intersidéral, puits sans fond, loin, bien loin dans l’univers.
De hautes et luisantes colonnes dorées d’un beau sable fin s’élèvent à près de mille pieds et couvrent l’espace terrestre, soulevées par le vent chaud du sud-ouest, celui-là même qui, il y a peu, assécha progressivement les collines de ce lieu qu’on appelait alors la vallée verte.
Le fleuve dont seul subsiste la cicatrice creusée dans la roche depuis des millions d’années s’est tari, les pluies ayant cessé de tomber, jusqu’à ce que toute l’eau des rivières, ait disparu de la surface terrestre.
Incroyable comme désormais notre Terre ressemble à Mars se dit l’homme. Mars qu’un temps certains esprits forts avaient considéré comme l’espoir de l’humanité.
Il sort sa gourde d’aluminium cabossé, y prélève quelques gouttes d’une eau odorante qu’il boit lentement la laissant dilater sa gorge aride, craquelée.
Combien de temps encore l’eau fétide suintera-t-elle de la fissure au fond de sa grotte pour assouvir sans réserve ses besoins journaliers ? La question est insensée car tôt ou tard, elle cessera de couler comme les autres sources avant elle que l’homme a trouvées puis épuisées.
Sur sa droite, les restes calcinés d’une lignée de peupliers ou d’acacias, peut-être, griffent le ciel bleu laiteux au milieu duquel un soleil assassin frappe de ses rayons verticaux les quelques rares traces de végétation qui structurent maladroitement le désert de cailloux tranchants, blessés par les vents incessants.
Il s’avance de quelques pas, bute maladroitement dans un gros galet arrondi avant de constater qu’il s’agit d’une bouteille de verre, sale mais qu’il ramasse furtivement avant de la glisser dans sa besace militaire au milieu des quelques trésors pathétiques amassés aujourd’hui. Le soleil s’alanguit au loin, à l’horizon ardent tandis que la nuit progresse comme dans une fantasia de lumières irisées, seul moment de contentement de la journée.
Un semblant de fraicheur s’installe peu à peu, le vent d’ouest autrefois chargé des odeurs salées de la mer apporte des instants de répit dont l’homme bientôt profitera pour regagner lentement son refuge situé à quelques centaines de mètres.
Pour le moment il observe, dans un silence que rien ne vient distraire, la fin d’une journée supplémentaire de survie, de solitude et avec cet étrange sentiment d’être le seul à avoir jamais vécu une telle aventure. Piètre réconfort et qu’il ne partagera jamais avec quiconque puisque désormais il demeure seul pour autant qu’il sache et aussi loin qu’il puisse voir.
Il sort un petit morceau d’un vieux miroir et sous la lumière vacillante du crépuscule, il regarde le visage de celui qu’il est devenu. Il se souvient de l’homme qui chaque matin enfourchait sa moto avant de rejoindre un lieu de travail peuplé d’humains bigarrés, de machines et de plantes tous plus diverses les uns que les autres. Il a suffi d’une vie seulement pense-t-il pour que tout ait disparu.
Il s’assoit dans la poussière tenace, regarde son visage, couvert d’une barbe sale et fournie. Ses yeux rouges de sang, enfoncés dans des orbites brunies évoquent les enfants d’Afrique en manque de tout et que les média d’autrefois affichaient de temps à autres à grand renfort de messages triomphants tant leur nombre chaque année diminuait pour, l’espérait-on, devenir un souvenir lointain bientôt oublié.
Au lieu de cela, il ne restait que lui, pieds nus dans des chaussures de cuir noir éculé, sans lacets, le pantalon éraillé, noué à la taille par une ceinture trop grande, une chemise autrefois blanche, noircie de crasse et empuantie de sa sueur. Le reste de l’humanité n’a pas trop fière allure se dit-il avant de mettre un terme à cette sordide et inutile auto flagellation.
Le monde n’était plus et il avait été élevé au rang d’ultime spectateur de sa mort, ce dont il se serait volontiers passé.
Il amassa les quelques affaires sorties de son sac autour de lui alors qu’il philosophait avec son habituelle et infructueuse véhémence, abandonna à nouveau l’idée de réfléchir à ce qu’il pouvait, voulait ou devrait faire. A quoi bon ?
Il quitta le promontoire qui surplombait la vallée alors que les colonnes de sable, telles des légions romaines progressaient en rangs serrés vers l’endroit qu’il quittait. Il pressa le pas en sens inverse, décida même de courir un peu et s’engouffra dans sa caverne en contrebas, avant que de faire rouler la roue de bois qui en obstruait l’issue et que le sable ne se jette avec force contre elle.
Il faisait noir. Il tâtonna et mis la main sur sa lampe à graisse, fouilla dans sa poche, en extirpa son briquet de survie qu’il frotta contre la roche avant d’allumer la lampe qui éclaira l’entrée de la grotte d’une pâle lumière incertaine. Il s’avança, eut faim et progressa vers le fond de son logement, là où suspendus au faîte de l’anfractuosité rocheuse ondulaient doucement les restes déshydratés d’une petite colonie d’humains, seule source de protéine encore disponible.
Il se dirigea vers son bloc de couteaux de cuisine, y choisit un outil à dépecer.
Son regard s’emplit du dégoût à venir que lui procurerait la mastication de cette viande autant que du souvenir pesant d’avoir dû tuer ces hommes et femmes avant qu’ils ne s’amaigrissent trop.
Il s’approcha, saisit une cuisse déshydratée, en tira une longue lanière de viande noircie encore gouteuse hélas, éteignit sa lampe à graisse avant de s’éloigner pour dévorer son butin à l’abri de ce noir qui masquerait si mal sa honte.
Chroniques de la fin des hommes. XXVI P12.
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