Ce matin je vais voler un peu. Enfin, après avoir pris un substantiel petit-déjeuner sinon, rien n’y fait, je ne vaux rien.
Sans cette étape, alors que rendu plus lourd, je ne décollerai jamais, paradoxalement.
Je sais, bien sûr, moi qui aime jouer avec elle, tordre la langue puis la redresser. Comme personne ne me lit et fort peu me comprennent, je m’autorise à inventer des mots de ma fabrication. Je dois dire que cela m’emplit d’un bonheur infiniais.
La langue française nous égare parfois, je vais voler, m’envoler si vous préférez. Je ne vais rien dérober ou peut-être quelques grammes d’air subtilisés à l’atmosphère pour me porter au loin.
Ainsi donc je m’envolerai, puis je volerai car personne ne peut se satisfaire de s’envoler, seulement.
Il faut bien ensuite faire quelque chose et si ce n’est voler, je ne vois que s’écraser. Planer peut-être mais c’est tout de même voler.
Ces quelques lignes déjà sont beaucoup trop sur cette terre française qui parle cette langue que les étrangers trouvent si belle. Ce doit être avant qu’ils ne la comprennent j’imagine. Trop de sens ou de contresens, trop de réflexion, de doubles sens, trop de « compliqué ».
Car plus rien de bon ne sort des bouches françaises. Les intellectuels sont morts, à petit feu , sans crier gare et sans retour. Parmi ceux d’entre nous qui ont subsisté et hantent nos supermarchés ne restent plus que trois catégories :
- Ceux qui avec deux cents mots se font une opinion, s’en trouvent auto-séduits et s’aiment eux-mêmes d’eux-mêmes sans limite.
- Ceux, raffinés et inconscients, qui pratiquent les fautes d’orthographe à l’oral. Si cela est possible. Tiens ; ceux qui « croivent » ou ceux pour qui « ça va t’aller ». Alors convaincus ?
- Ceux enfin qui se sont accrochés. Ils ont acheté des livres. Certains m’a-t-on dit les ont même lus. Ils possèdent un vocabulaire riche, s’expriment clairement mais de façon trop inaudible par le reste de la population. Leurs paroles sont des bruits de mouches aux oreilles des masses.
Comme si cela ne suffisait pas, il vont bientôt supprimer les claviers aux ordinateurs.
Tout se dictera, la lecture, l’écriture s’enfonceront dans la nuit des temps assassinant d’un seul coup d’un seul, mais irrémédiablement mortel plus de cinq mille ans de culture.
Car la lecture et l’écriture ne sont que de petits efforts requis à ceux qui en ont tiré de grands bénéfices.
Mais déjà les hommes l’ont oublié, eux qui ne cherchent que facilité, idées pré machées, fins des films explicitées dès leur commencement afin qu’ils se croient intelligents.
La civilisation se dissout dans l’océan de crétinisme promu par ceux qui cherchent encore et encore à s’enrichir, emplissant sans répit le tonneau des danaïdes de leurs obsessions. Ils distraient l’humanité prétendent-ils. Mais de quoi ? De tout, si j’ai bien compris. Une armée de lapins éblouis par les phares, bien nourris, sans envies, ni peurs, ni ambition. Là où ils ont été posés. L’idéal de toute dictature molle. Molle dans ses moyens, pas dans ses ambitions …
J’ai mangé. Incapable de me courber et de gouter aux repas pré digérés qui me seraient livrés à domicile si je le souhaitais, je n’ai mangé que ce que j’ai produit.
J’ouvre alors la fenêtre, je monte sur le tabouret, puis sur le parapet du balcon dangereusement situé au trente deuxième étage.
Un vent frais quoique un peu humide apporte à ma bouche un goût de sel prononcé, frappe par vagues mon visage rasé de frais. J’agite un peu les bras au bord du vide. Un albatros égaré sans doute se retourne et m’observe un peu, sans conviction. Ca ne se pose jamais trop de questions un albatros.
J’agite encore plus vite les bras, Je les agite si vite que je ne les vois bientôt plus.
Alors je m’élance et je vole! Je m’éloigne du balcon d’un bon mètre avant de planer ou plutôt de tomber dans un mode désordonné.
Alors que me reviennent à l’esprit mes lointains cours de physique, je me souviens que tomber, c’est fatalement vers le bas. Je me remémore également les faits, têtus. A savoir qu’à moins d’être un morceau conséquent de granit, choir du trente-deuxième étage d’un immeuble lorsque l’on est essentiellement constitué d’eau ne peut se terminer que dans la douleur.
Moi qui voulais m’éloigner de mes semblables par le vol, tutoyer les astres et leur poser quelques questions, voici que je vais percuter la planète à toute allure.
En dehors de la probabilité infime qui me ferait tomber sur l’un de mes semblables, cette chute sera vaine.
J’accélère, j’accélère encore tout en maudissant ces éléments qui refusent mon contrôle lorsque paf. Ou plutôt PAF, plus rien n’a d’importance.
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