Alors que déjà j’avais atteint l’âge respectable, en cette époque, de trente ans, Marc, Matthieu et Jean, ceux que je nommais les fidèles en référence à nos aventures décalées et moi-même sortions d’une taverne tonitruante que nous avions mise en état de fête et dont l’objet principal, avouons-le, était de dignement célébrer l’évènement.
Nous avions, du crépuscule à l’aube, certains poussant l’effort jusqu’à l’aurore, abusé de vins grecs additionnés du sapa doux et écœurant qui collait à nos lèvres. Nos mains soudain volages avaient pu sans doute s’envoler vers d’attirantes croupes, certaines tarifées, d’autres non, qui avaient pu nous emmener vers des rivages épicés et émouvants, sans que je ressente le besoin de vous en conter davantage.
Mais le vin encore en avait chassé le souvenir et l’évocation. Pour tout homme naturellement extraverti en cette époque il allait de surcroit nous interdire de nous en vanter le lendemain, dans des tirades exagérées et trompeuses assorties de rires gras confinant au sinistre.
Triste comportement en vérité lorsque mesuré loin dans le temps avec des yeux maquillés de civilisation. Non que je m’en félicite, mais c’était ainsi et si j’en prenais mon parti, j’en tirais sans sourciller tous les bénéfices qu’autorisaient la coutume et les mœurs de l’époque.
Sur le chemin du retour tout de poussière mêlée de pierres, nos pas se faisaient hésitants buttant sur la moindre aspérité rendant notre cheminement vers la grange du repos fort chaotique et sans doute une à deux fois plus long qu’il n’aurait suffi.
Comme à chaque fois, je me montrais directif et protecteur, incitant mes compagnons souillés de leurs excès à se prémunir de coups venant de droite, ou bien de gauche comme allait le dire bien plus tard en 1356 et dans de plus glorieuses circonstances, Philippe le Hardi à Jean le Bon, roi de France, son père alors sous les coups dévastateurs des anglais, et à la veille de la perte par la France de l’Aquitaine à leur profit.
Mais ce serait demain, nous n’en étions pas là ne faisant que retourner chez nous et si comparaison n’est pas raison, il était impossible de ne point tisser à travers le fil du temps un parallèle évocateur et émouvant conçu dans l’état de mon esprit que j’aimais à croire clairvoyant.
Chacun surenchérissait en titubant d’histoires grivoises prétendument drôles, aucune cependant ne se hissant au niveau de l’auto analyse qui nous aurait permis de mesurer l’état lamentable de nos vies.
Me concernant, ni moi, ni personne ne savait réellement ce que j’avais pu faire de ma naissance pourtant remarquée à mes trente ans, frais de la veille.
J’avais dû faire bien peu si je me référais à ce qui aurait pu se nommer réussite sociale. Sur le plan créatif, je n’avais rien à déclarer, sur celui des idées pas davantage m’en remettant à mes suiveurs chargés d’en rendre compte et spectateurs des moindres apports de mon existence au service de l’humanité.
Il me fallait m’y résoudre, de deux choses l’une, soit je n’avais rien apporté encore d’inspirant à l’avenir de mes semblables, soit mes missionnaires dont alors j’observais à la dérobée la mine défaite, n’avaient ni le talent, ni la probité adéquate pour en rendre compte.
J’étais, faut-il que je vous l’avoue, fort dépité, frappant ici et là de furieux coups de mes pieds chaussés de galigae volées à un romain endormi à d’imaginaires canettes d’aluminium non encore inventées. C’est vous dire combien mon embarras m’embarrassait.
Nous arrivions sur une place de Bethléem où tôt ce matin-là quelques vendeurs de savons parfumés, de végétaux déjà avariés et de viandes plus que pestilentes construisaient leurs étals mobiles sans réelle conviction.
Mû par je ne sais quelle inspiration qui jusqu’alors n’avait même tenté de m’effleurer, je m’approchais d’un étal de poisson qui de sa méditerranée originelle ne conservait qu’un souvenir assurément diffus. Et c’est alors que l’improbable se passa, que l’étincelle du génie ou de l’à-propos me toucha.
Je m’avançais vers l’étal en faisant moult tourniquets de mes bras écartés.
Criant fort mes intentions je vis se constituer spontanément un attroupement autour de ma personne.
Tant il est vrai qu’en ces temps anciens donc compliqués, les hommes et les femmes s’enflammaient pour un rien, croyaient naturellement ce qu’ils ne comprenaient pas se contentant de classer l’évènement dans leur dossier « divin », ou « surnaturel ».
Un dossier qui s’il était correctement alimenté par une horde inépuisable de faux prophètes s’en devenait religion sans prévenir.
Je touchais les poissons du bout des doigts craignant qu’ils ne sentissent trop mais souhaitant marquer les esprits. Me saisissant de quelques spécimens, je rendis la vue aux poissons couchés dans l’attente impuissante et insensée de jours meilleurs.
De grands « Ohhh » se firent entendre bientôt suivis par d’autres « c’est l’envoyé du Seigneur » non moins représentatifs de l’état de grâce vers lequel je m’élevais un peu à mon insu.
La foule, d’abord peu nombreuse s’en trouva soudain épaissie puis fort ébahie.
Saisi par le merveilleux du moment, ce ne fut que lorsque je parvins à marcher fort indolent mais croyant en moi sur les aveugles alanguis que la stupéfaction atteignit son sommet.
Ceux qui pouvaient devenir des fidèles se jetèrent sur leurs genoux, derechef éclatés et ensanglantés comme une figue trop mure tombée de son arbre. Je vis des yeux emplis d’amour se lever vers moi, des visages sales soudain illuminés par la croyance en l’émergence proche de temps meilleurs. Je vis l’espérance aussi.
Je m’arrêtais, analysais la situation avec un sérieux qui ne m’appartenait pas. Marc, Matthieu et Jean, eux-mêmes espérant, je le voyais attendaient que je décide.
Alors plus fort, je parlai à la foule, fis apparaitre une carte à jouer, disparaitre un œuf. Je tordis une cuiller sans la toucher aussi et bien d’autre choses encore que l’on m’avait apprises le long de ma route.
Des deux termes de l’alternative, celle de la perspective d’une vie de fuyard, d’un dialogue avec un père absent mais revendicatif, et autoritaire ne m’avait pas séduite. Devoir me plier à une persistante pauvreté pour enfin, un jour proche, être couronné par une mort douloureuse les bras en croix, tout ceci me fit décider en faveur d’un autre destin.
J’endossais sans conviction mais empli d’espérance les habits rémunérateurs de plus grand prestidigitateur de mon époque. Je devais emmener la caravane de mes suiveurs jusques aux portes de Byzance et aux confins de l’Empire éphémère d’Alexandre.
A soixante-seize ans, me voici assis près de l’âtre au feu revigorant. Par la fenêtre j’aperçois le sommet eneigé d’un mont de l’Altaï. Entouré de la présence rassurant de Marc, Matthieu et Jean toujours fidèles, je repense à cette carrière de prophète dont la gloire aurait pu perdurer au travers des siècles mais dont la réalité ne m’aurait jamais nourri à profusion.
Dans un sourire ému, je caresse sous ma toge mon ventre arrondi, mon menton gras pendouillant sous ma mâchoire toujours volontaire, tous signes de réussite et me réjouis de n’être qu’un mage.
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