LES LETTRES DE LÉON


Les pieds de boucs

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Sa peine a été aggravée. Sans qu’il ait été autorisé à faire valoir de nouveaux arguments, ni même qu’il ait été convoqué pour les évoquer, son tourment s’est vu accru. 

Ils n’ont même pas dû ni souhaité lui signifier. 

Il l’a su, c’est tout et bien suffisant ont-ils du penser.

Désormais lorsqu’il se regarde dans un de ces miroirs noirs qui reflètent l’obscurité intérieure des êtres, il voit un homme jeune et séduisant, alors qu’il sait qu’il est tout l’opposé. 

La voilà la preuve de cette accélération. 

Depuis le début de son séjour en Enfer majuscule, rien ne lui a été épargné. Ni les coups, ni les humiliations. Pour un homme qui ne faisait que passer dans l’espérance d’un bon moment partagé avec des semblables à la même moralité douteuse, le voici pour le moins circonspect. Il n’en attendait pas tant.

Depuis toujours mais que cela peut-il bien vouloir dire concernant Dieu, il a été là. Quand je dis là, j’entends, derrière tout, devant aussi faut-il le préciser, dans les idées et les intentions. Enfin, c’est ce que des hommes et quelques femmes déguisés de noir le plus souvent souhaiteraient nous faire croire. Avez-vous remarqué cet amour du noir ? S’agit-il de l’involontaire reflet de leurs humeurs tel qu’évoqué plus haut? 

Vaste sujet dont les contours, néanmoins, se dessinent avec exactitude.

Au début s’il y en eut un, il est dit qu’il a tout créé. Il ne vous a pas échappé que les seules représentations que nous connaissons de Dieu sont celles de lui vieux. Certains prétendent que oui, bien entendu, cela prend très certainement toute une vie de bâtir un univers et d’autres sans doute encore inconnus de notre espèce. 

Oui. Mais un oui dubitatif.

De combien de temps parlons-nous au juste. Car, faut-il qu’il m’en souvienne, Dieu est éternel. Donc combien de temps humain lui a-t-il fallu pour avoir cette chevelure et cette barbe blanches ? Que savons-nous de Dieu jeune ? Que faisait-il avant tout ce chambardement cosmique pendant toute une éternité antérieure ?

A-t-il pratiqué un sport. Et Dieu et les femmes ? Sujet trouble car celles-ci n’apparaissent que fort peu ou alors pour contrevenir aux ordres, si vous voyez à qui je pense. Ou celle-ci apparait sans jeu de mots sous la forme d’une femme engrossée par personne ce qui de nouveau ressemble à une mauvaise explication d’un nouveau contournement des règles. 

Ou bien, Dieu est né vieux. Il y a là de quoi écrire tout un florilège d’âneries, j’y reviendrai donc, un autre jour.

Affirmons que sans doute, Il a tout vécu. L’amour, le bien, l’aventure. Tout vous dis-je sauf le pire, mais celui-ci couve. Car il a même créé le mal un jour sans doute où l’ennui l’emportait sur l’ivresse, car comment l’expliquer sinon ?

Il a créé l’homme et ses comparses. Aujourd’hui l’auteur/trice dirait plutôt il a créé l’homme et la femme à son image. Donc Dieu a une personnalité au genre pour le moins mal assuré mais passons, car aujourd’hui pour faire la preuve de son sens de l’inclusion la société est prête à tout. 

Mais laissons cela là. A l’époque de ces écrits, dont la datation demeure pour le moins non avérée, nos ancêtres ne se doutaient pas que tout se mélangerait gaillardement. Pourtant la doctrine perdure, voire renait de ses cendres déliquescentes. Ainsi donc, rien n’est jamais vraiment mort.

Puis un jour après avoir estima-t-il tout créé, modifié, adapté et sans doute recommencé sans que l’humanité n’en ait jamais été informée, tout fut donc là. 

Il faut vous imaginer Dieu en ce moment, j’allais dire l’homme, lapsus qui eut été révélateur.

Il fait beau comme toujours, tellement que cela en est ennuyeux.

Dieu est dans son atelier avec une vue superbe mais devenue si pleine d’ennui. 

Il a taché sa belle blouse de Michel-Ange d’avant l’heure. De la peinture partout. Dans sa barbe, des bribes d’univers, des copeaux d’étoiles, sur ses mains quelques taches de sang, c’est inévitable lorsque l’on crée.

Et maintenant que fait-il ?

Que faites-vous vous lorsque tout est à peu près « en route » ? Vous avez tout planté. Vous avez même écrit la règle du jeu…en omettant d’indiquer son objectif, ce qui fait que peu nombreux sont ceux qui respectent vos lois puisqu’il ne savent pas dans quel but elles existent. 

Ah si, me dit un ami introduit dans la chose religieuse, pour gagner sa place dans un au-delà salvateur et béat lorsqu’ici-bas tout disparaitra. 

Tout va disparaitre ? Quel gâchis.

Mais alors pourquoi ne pas avoir dès le début créé la phase deux, celle de l’après ce que nous vivons, si j’ose le dire si mal ? 

Pourquoi tant de complications et pourquoi avoir rendu le mélange huile et vinaigre si difficile alors même que chaque jour des centaines de millions de nos semblables s’y essayent ? 

Et pourquoi dans le même temps, jaune d’œuf et huile se marient-ils si bien pour engendrer une mayonnaise épaisse et gouteuse ? Pourquoi oui à la mayonnaise et non à la vinaigrette ? 

Je médite cette imparfaite évocation de ce qu’est pour moi la religion sans trouver la réponse, ni personne autour de moi. Voyez-vous comme un sujet futile recèle sans bruit des profondeurs troublantes ? 

Oui, pourquoi tant d’adversité ? J’en entends qui me disent « pour nous laisser le temps de l’adorer ce Dieu », enfin, notre père. J’avais oublié. Il aime que nous l’adorions. 

Mais revenons à l’essence de cet essai. L’espace d’un instant, vous êtes Dieu et vous avez tout créé. Et ensuite, que se passe-t-il ? Car je vous rappelle que vous êtes éternel. Donc passée l’ivresse de la création et celle non moins bénéfique de la contemplation de l’œuvre, oui ensuite ?

Ensuite ? Et bien si Dieu nous a fait à son image et si je nous imagine dans cette situation, force est de dire encore que vous vous ennuyez… C’est incontestable, vous ne pourrez pas durer toute l’éternité à admirer votre œuvre en faisant un caprice quotidien pour assouvir vos désirs. Tout le monde n’est pas Donald Trump.

Et que diable allez-vous envisager lorsque vous aurez épuisé toutes les sources possibles d’emplissage d’une vie devenue maussade ?

Lorsque s’éteindront les trépidations frénétiques qu’engendre la pratique du crochet ? Quand de napperons de dentelle de Calais votre intérieur illimité sera embelli et immortalisé ? Lorsque, trônant au centre du canevas à peine achevé grâce à vos infatigables soins et une attention répétée, la biche regardera encore et encore le cerf avec amour sous les rameaux tombant d’un chêne pleureur ? Si, le chêne pleureur existe. Et s’il n’existait pas, cela ne changerait rien. Faut-il aussi vous rappeler que nous sommes en pleine fiction et point à l’écoute de je ne sais quel documentaire cubain officiel, donc fiable. 

Pendant qu’ainsi vous me distrayez, le cerf, lui, a toujours les yeux vissés sur un horizon que vous aurez un peu raté, reconnaissons-le. Il scrute tellement le lointain que la biche se demande s’il éprouve une quelconque attirance pour elle ou la gent féminine et si de cette absence d’union un faon naitra ? Mais cela, vous n’avez pu en rendre compte dans votre œuvre au crochet malgré une adresse à cet outil que nombreux sont ceux qui vous envient (en dehors du traitement des horizons bien sûr, votre seul point faible).

Dieu aussi en est là et c’est pourquoi, en recherche d’un sursaut émotionnel il s’est immiscé dans les entrailles de l’Enfer, qu’il a créé et où il a exilé son fils préféré. Il a cru que Lucifer ne s’en rendrait pas compte et le voici emprisonné, à souffrir, sans issue.

Et si son pouvoir ne pouvait s’exercer en ces lieux hostiles ?

Lorsqu’il avait dit à ses fils « Venez à moi et vous aurez l’éternité », il aurait dû savoir que Lucifer arrivé cinquième ne se contenterait pas d’une bouilloire comme lot de compensation. Et voici Dieu qui barbotte dans la bouilloire…

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