LES LETTRES DE LÉON


La patience,

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Tu étais assise, face au miroir du petit meuble bancal de noyer, au tiroir entrouvert. 

Le dos tourné un peu vers moi, tes boucles blondes roulaient doucement sur ton dos nu, comme l’eau d’une cascade en apesanteur. Tu les brossais, caressant chaque côté d’un large geste du bras. Les boucles s’allongeaient puis reprenaient invariablement leur forme et leur place sans faillir. 

Par instants, tu me regardais de ces yeux bleus insondables et séduisants, tant il est vrai qu’on ne lit dans les yeux que ce que l’on veut bien y trouver.

J’étais appuyé au mur, à l’entrée de la chambre. Je feignais l’indifférence. 

Par la fenêtre entrouverte j’apercevais l’océan occupé, depuis toujours, à laminer les rochers granitiques de la grand plage de Biarritz. Il était l’incarnation de la patience, lente et régulière. Parfois cependant il se révoltait, inventait une tempête terrible mais bien inutile. 

Le va-et-vient incessant et dévastateur de ses vagues lentes suffisait à ronger la côte. Mais c’est qu’en soi, l’océan n’avait pas d’objectif particulier. N’est-il pas aisé de caresser la patience lorsqu’on n’espère rien ?

Je t’observe, détachée peut-être, indécise sans doute et je n’ai pas encore abandonné l’idée de te conquérir, même si les bookmakers de l’amour me donnent perdant à plus de cent contre un. 

J’en aime l’idée, qu’ils le sachent.

Tu me reproches mon impatience quand toi tu t’approches pour mieux t’enfuir. 

Mais la patience c’est du temps et de temps, il ne m’en reste que peu au fond de la paume de ma main. Et chaque jour passant, lorsqu’il t’enlève un grain de matière, à moi il en ôte trois. Toi qui a du temps en suffisance pour l’oublier crois-tu, moi qui le dorlote pour le conserver, comme je peux.

Alors la patience….

Pourtant si ainsi sont tes termes, attendre pour séduire, donner sa chance à l’imprévu, je vais me plier à cet exercice, le plus douloureux pour moi ; patienter.

Ce matin, je me suis procuré de ces longs poteaux téléphoniques coniques en leur sommet. Avec application, je les ai taillés en crayons à papier. Ce fut aisé, ils en avaient déjà la forme et j’en possède désormais toute une boîte bien rangée.

J’ai repeint l’intérieur de ma boite aux lettres par l’extérieur en passant par la fente. Une activité délicate qui laisse à la concentration et la difficulté toute leur place, vous lave l’esprit de toute considération.

J’ai observé pendant six heures deux escargots copuler et si je n’en ai pas saisi le sens, j’y ai gagné le droit de me faire appeler « Bonze de première classe », tant mon abnégation fut grande et mon immobilité parfaite.

J’ai pensé à toi quarante-deux fois ou peut-être était-ce quatre-cent-vingt fois, je ne sais pas.

Je t’ai imaginée… belle et habillée, plus habillée encore, toujours davantage habillée.

J’ai joué seul au ping-pong, courant à perdre haleine d’un côté à l’autre de la table et j’ai gagné, en trois sets, secs.

J’ai acheté des tongs que j’ai voulues robustes pour escalader l’Himalaya. Et tandis que le vendeur me disait « vous savez il va faire très froid », j’ai acheté aussi de hautes chaussettes de laine. Et lorsque du sommet de la reine des montagnes j’observais les paysages glacés à perte de vue, je me suis dit que pour une fois un vendeur m’avait prévenu fort à propos.

Puis comme un ogre irraisonné j’ai même dévoré mes doigts, n’en gardant que deux pour t’écrire ces mots et pouvoir panser maladroitement les autres desquelles l’espoir s’en allait en flots puissants et continus.

J’ai eu bien d’autres activités encore dont je ne te dirai mot, pour patienter. 

Toutes plus habiles à vider mon esprit. Toutes vouées à distraire mon attention du souvenir de tes courbes, de l’attraction de ton sourire épanoui en un intense rire dans lequel même ton accent transparait.

Les hivers succédaient aux hivers dans un ballet grinçant dont le printemps, l’été et l’automne même étaient désormais exclus.

Chaque fois, je revenais à Biarritz, je m’appuyais au mur, je regardais par la fenêtre l’océan devenu irrémédiablement noir se moquer de mes efforts inutiles.

Chaque fois tu brossais tes cheveux. Dans ma paume, quelques grains d’une vieille poussière encore chaude du peu d’énergie qui me restait me narguait, enfin, je crois.

Puis un jour, de poussière, il n’y eut plus. La patience avait gagné.

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