Marco Negresco regarde le reflet usé de son visage d’italien basané. Le pauvre miroir de la salle d’eau étriquée d’un appartement du XIVème arrondissement de Paris lui renvoie les restes de celui qui fut un bel homme comme il se disait alors.
De son appartement Marco n’a cure, en dehors de sa localisation.
Il se douche, se sèche, regarde encore le visage vieilli dont une unique ride profonde et sinueuse élargit son regard, là entre ses deux yeux.
Avec le temps il a donné un nom à ce sillon disgracieux, omniprésent comme un épouvantable rappel. Il le nomme « la peine ».
Il enfile une robe d’intérieur de soie, ultime cadeau de Mathilde, partie loin de trop de douleur.
Il descend les six étages jusque chez Rafi le boulanger, son seul ami, qui lui ouvre la porte des admis, derrière. Il est quatre heures trente.
Le local sent la chaleur sucrée de la mie qui bientôt croustille. Marco prend deux baguettes dorées, brulantes, envoie un petit signe amical à Rafi puis remonte les marches vers ses cieux encrassés.
Il pose les baguettes sur la table de la cuisine, côte à côte près d’un gros coquelicot carmin imprimé dans la toile cirée. Il sort un bol, celui tout ébréché de ses douze ans avec les anses sur les côtés, le breton à bignou en façade et son nom, en bleu de l’autre côté.
L’odeur du pain emplit déjà la petite pièce.
Il attrape le paquet de « Bourbon pointu » l’exceptionnel café réunionnais qu’il a acheté hier moyennant une fortune, mais il faut préparer l’évènement n’est-ce pas ?
Il tourne doucement la manivelle du moulin jusqu’à ce que les grains soient atomisés si finement qu’on les dirait faits pour une cafetière italienne, ce qui, bien entendu, est le cas.
Il sort le beurre tendre de Normandie, s’assoit pendant que coule le café dont bien vite le parfum mélangé à celui du pain rappelle les bistrots d’antan, au bout de la rue vers les six heures.
Il fend la baguette en deux, à la parisienne pour jouir simultanément de la croute et du dessous, étale le beurre, avec générosité. Il se sert en café, ajoute deux sucres, touille l’amère encre noire et après avoir mordu dans sa tartine avale une gorgée du puissant breuvage.
Le passé et le présent se mêlent. Sa mère avant l’école, Mathilde à demi nue et virevoltante le matin après l’amour, jadis, le signal qu’il faut travailler, les habitudes d’une vie normale.
Vingt ans qu’il a cessé de fumer. Vingt ans qu’il conserve, telle une relique assassine une boite métallique de Craven A sans filtre au bout décoré d’un fine feuille de liège.
La star des cigarettes, la perfection de cette drogue lente.
Il se lève, ouvre le petit cabinet, attrape la boite, déchire l’opercule en papier imprimé, l’ouvre doucement, sépare les deux côtés de l’emballage en vélin sur lequel un grand « C » est frappé d’un jaune mordoré.
Elle ne sera pas aussi bonne qu’il y a vingt ans c’est certain mais son parfum de miel a demeuré. Marco l’approche de ses lèvres qui reconnaissent la cigarette comme si la dernière avait été fumée hier vers vingt-trois heures. La flamme fait grésiller l’extrémité.
Il emplit ses poumons de l’acre fumée, tousse violemment, la tête lui tourne.
Diable se souvient-il c’est vrai qu’elles ne plaisantaient pas les Craven, plus fortes encore que les Camel sans filtre, une autre production divine oubliée.
Marco se sert derechef en café et lance un nouvel approvisionnement en tartine et cigarette comme un soldat recharge son fusil, avant l’assaut.
Le café, la cigarette, le pain, la France… disaient autrefois les américains.
Marco réveille la radio et vérifie que la station RTL est bien sélectionnée au moment où Sébastien Rageot le chef de l’information annonce qu’il est cinq heures.
Il boit lentement le café tandis que le journaliste prévient une population faussement concernée que Jean-Louis Burgrave doit être libéré ce matin après quinze ans de prison soit quinze ans au moins avant la fin de sa peine.
Condamné pour « l’assassinat sordide de la petite Amélie » comme aiment à dire les diseurs d’information, Burgrave a bénéficié d’une remise de peine pour bonne conduite. Déjà, à la radio, les spécialistes concentrés se plaignent de la lâcheté de la justice tandis que d’autres font valoir la nécessité de donner leur chance aux prisonniers qui tentent de se racheter.
Marco n’écoute pas. Il ouvre le tiroir de la table, prend comme avec amour le Colt Python dont l’extrémité des munitions brille dans le barillet sous la faible lumière de ce petit matin.
Marco pense à Amélie, il y a plus de quinze ans, rendue par Burgrave après paiement d’une forte rançon. Rendue à sa famille dans six boites déposées comme une statue près de la fontaine dans le jardin du Luxembourg. Sa petite tête de cinq ans tout en haut couchée dans ses beaux cheveux, dans une jolie boite à chapeau, vert clair cerclée d’un ruban au vert plus profond. Le tronc, les membres chacun, en dessous dans leur écrin respectif.
Marco se souvient. Les cris, la douleur qui ne parvient pas à vous tuer, l’intolérable narration des sévices subis par l’enfant. Les évanouissements, les deux tentatives de meurtres organisées par Marco. La prison, la libération, la folie, la solitude jusqu’à aujourd’hui.
Il se rase lentement afin de ne pas se couper, se parfume, enfile une chemise bleue – Mets ta chemise bleue disait toujours Mathilde, celle qui te va si bien-. Il enfile son costume gris anthracite, ses souliers noirs, noue la cravate bleu foncé en soie de chez Gucci.
Il regarde l’homme qu’il n’a plus vu depuis quinze ans, qu’il a vêtu aujourd’hui pour plaire à Amélie, si elle avait grandi. Pour lui faire honneur.
Il soupèse le Colt dans sa main, le glisse dans la ceinture à l’arrière de son pantalon, quitte son appartement.
Six heures moins le quart. Il marche vers la prison de la santé à quelques centaines de mètres, s’arrête, la haute porte de bois de la prison est en vue.
Il attend.
Dans la fadeur matte du matin il entend le pêne de la porte jouer, l’ouverture se faire, étroite, mais suffisante pour qu’un homme qu’il reconnait sur le champ s’y engouffre.
Il attend un peu, puis traverse le boulevard Arago, regarde les arbres, si hauts, empoigne l’arme, tend le bras, appelle Burgrave qui se retourne et le foudroie de deux balles dans la tête.
Au moment où surgissent en courant les gardiens de la prison Marco imprime le canon du colt contre son cœur directement sur sa chemise pour ne pas s’abimer, Amélie n’aurait pas aimé, Mathilde non plus.
Il presse la détente, sent la légèreté l’envahir et s’envole.
A huit heures Sébastien Rageot annoncera sur RTL que le célèbre pacifiste et militant contre la peine de mort Marco Negresco s’est donné la mort après avoir tué l’assassin de sa fille. Les experts commenceront alors à disserter sur les effets délétères de la peine, de la mort, de la vengeance.
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