LES LETTRES DE LÉON


Le souvenir des anciens

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Qui parmi nous conserve en son esprit une place pour les anciens ? Je ne parle pas de nos parents, ou grands-parents, oncles ou tantes dont le souvenir subsiste souvent, tout en s’amenuisant progressivement, pour certains j’entends. Car pour d’autres il demeure toujours puissant, ou bien fort mince et parfois inexistant, tout dépend. Chacun ayant ce qu’il est convenu de nommer son parcours. Et c’est précisément l’histoire de ce parcours qui malheureusement me fait défaut lorsque parfois je me retourne pour connaitre l’équipée des ombres qui me précédèrent.

Mais pour les aïeux que nous n’avons pas connus, seules demeurent quelques anecdotes racontées ou inventées par des grands-parents qui justement les ont connus et ont souvenir d’infimes traces rapportées à l’envie, faute d’un festin de souvenirs plus conséquent.

Quant aux pères des pères de nos aïeux, rien, à moins bien sûr qu’ils ne se nomment Victor Hugo ou Sophie Comtesse de Ségur. Reconnaissons que là n’est pas la règle.

Mais de l’Émile, qui à l’orée du siècle passé taquinait la perche au bord du Cher, un œil sur le poisson, l’autre sur le Saumur ou le Bourgueil qui achevait de se rafraichir dans la rivière, rien, ou presque. Il hésitait, entre le plaisir d’hameçonner l’animal qui constituerait à la fois le diner du soir et l’épanouissement de sa renommée dans le village et celui, puissant, d’étancher sa soif. 

Une de ces soifs d’hommes de cette époque que rien, jamais, ne parvenait à assouvir, si ce n’était l’agonie d’un foie trop sollicité.

La rumeur familiale prétendait qu’il était fou. Certains, plus caressants, avançaient qu’il était fou, indubitablement, mais sur les bords seulement. Les plus méchants répondaient avec cruauté que les bords étaient fort larges… 

Le constat n’en demeure pas moins attristant. Voici un homme réduit à une folie et à sa prétendue étendue que les membres de la famille racontent suivant on ne sait quel souvenir ou quelle intention.

Émile, né en mille huit-cent quarante-deux environ à Bar Le Duc, décédé le seize août mille neuf-cent sept dans la même localité. Trace dans les mémoires ; fou, de peu à totalement. 

Misère de la condition humaine.

Pourquoi ai-je pensé à cette interminable lignée d’ancêtres oubliés ? Je ne sais.

Pourquoi m’en préoccuper soudain ? Cela, je le sais. Il se fait que tout ou presque m’intéresse et que ne détenir aucune information sur la vie de ceux qui, bien involontairement, participèrent au fait que j’existe, ce fait précisément, me déplait.

Où étaient-ils lorsque tonnait le canon à Verdun ? Et leurs épouses, laissées à l’arrière, que firent-elles pour survivre et dépasser le manque, l’absence ? J’entends dire que la Marguerite était devenue wattman. Un mot dans ce cas doublement inadapté puisque ne provenant pas de l’anglais, mais d’où alors ? Certainement inventé par quelque individu dont la trace s’est effacée, elle aussi, happée par le sablier de la vie. 

Encore un. Et un mot, de surcroit, dont le genre lui-aussi est inadapté car n’aurait-il pas fallu dire wattwoman ? Mais je m’égare.

En octobre mille sept-cent quatre-vingt-treize, le douze précisément, dans le froid du matin de six heures, ceci, nous le savons, où étaient-ils ces ancêtres ? Se tenaient-ils droits, le chef couvert d’un bonnet phrygien taché, de ceux qui manipulaient la gueuse et raccourcissaient leurs contemporains ? 

Ou bien se trouvaient-ils couchés, de force, sur la planche de chêne ensanglantée, tentant de lever leurs yeux effrayés, exorbités, vers le couperet acéré, trois mètres plus haut et qui bientôt les plongerait dans le néant ?

Je ne sais et nul, sans doute, ne sait et cela me déplait. Non qu’il y ait là matière à se réjouir de ceci, de juger cela, mais une somme de savoir, de rires, de douleurs souvent, s’est enfuie avec eux, comme si, cette existence n’était rien.

Deux-cents générations se sont succédées depuis que l’écriture fut inventée. Des milliers d’ancêtres statistiquement pauvres et probablement en charge des tâches les plus ardues ont tracé leur mince sillon sur une terre inhospitalière. Non que la nature les ait refoulés mais les hommes et leurs croyances, oui. Aucun ne prit la plume, mais savaient-ils seulement écrire ? Aucun n’exprima le besoin de dire son sentiment sur la vie, sur le bonheur d’aimer, sur la peur de mourir. 

Sans doute le temps leur manquait-il et j’imagine que les peines ne leur laissaient aucun loisir. Ou étaient-ils simplement plus modestes que je ne le suis et ne voyaient-ils pas l’intérêt d’inonder leurs descendants de leurs écrits approximatifs ?

Aucune réponse ne surgit du passé pour satisfaire ma curiosité. Aucun ancêtre ne se lève pour m’indiquer le début d’un chemin. 

Il n’y a rien.

Que le vent dehors qui fait frémir les frênes et pousse les nuages vers un ailleurs inconnu.

Je m’inscris, sans modestie, dans la lignée ininterrompue des hommes de peu de grandeur qui parsèment, facilitent ou pour certains aggravent la condition de leurs semblables à petites touches parfois indiscernables.

Je n’en sais pas davantage et je n’aime pas cela.

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