LES LETTRES DE LÉON


L’épopée cruelle

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Tel un sculpteur aux doigts sans cesse écorchés, j’enfouis mes mains loin dans la tourbe molle et toujours fumante de ces incendies souterrains qui dévorent mon coeur, s’épandent en longues trainées insidieuses envahissant mes sens, pour elle aux aguets.

Comme un soldat antique, vêtu d’une cuirasse griffée et d’un acier bosselé, frustre et infatigable je bats la campagne, jamais vaincu ni apaisé. J’abats les arbres, éradique les vents contraires et je trace une route sublime, unique, entre son logis et ma demeure dans l’espoir qu’elle l’emprunte enfin.

Augure méditerranéen dans mes habits blancs, je lève des yeux bleus vers un ciel bleu en harmonie subtile. Ami de ces dieux invités à rejoindre ma folie, j’influence les oiseaux migrateurs porteurs de bonheur, de sensualité et d’amour pour qu’ils survolent ses pas, tournent autour de sa présence, l’accompagnent dans ses songes.

Chasseur rusé et calculateur je parcours la forêt, je tue puis dépèce les licornes maléfiques, défie les démons obscurs de ses fourrés dont la noirceur n’a d’égal que les méandres troubles de mes espoirs. Je repousse les menaces dont certaines auraient pu l’approcher et qui sait, lui nuire.

Je parle et parle encore, avec éloquence j’espère. Je parle d’elle, de nous, de moi le moins possible. Je crois que ma présence parlera également, d’elle-même sans que j’aie besoin d’évoquer. 

J’écris aussi, beaucoup, des mots qui s’écoulent doucement en papillons multicolores puis se posent l’un contre l’autre rejoignant nos futurs. Je souffle vers elle le vent des sentiments, chahutés mais constants en sa direction, doux et puissants pour qu’elle lève les yeux. Je dépose avec ardeur des baisers sur son chemin. Je cultive la tendresse, la récolte et la dépose en longs nuages caressants à ses pieds, petits.

Je construis des navires pour la sauver du déluge, des remparts contre les assaillants.

Lorsque mon bras, épuisé, refuse de s’élever pour la protéger du grondement chimérique que j’anticipe, j’évoque son visage afin qu’en moi sa chaleur repousse au loin la douleur de son absence.

Je n’abandonne pas et n’abandonnerai jamais car du futur chacun ne connait que ce qu’il n’a pas tenté.

Je m’assois sur la haute pierre de Tuffeau blanc qui marque l’orée de mon domaine et m’accorde le temps d’une pose. Le corps et l’esprit lacérés de mauvais coups, soudain redevenus modestes j’appelle de mes voeux au miracle. 

Comme toujours lorsque je l’invoque elle apparait légère, insoutenable comme le vent du désir lorsque l’attente n’a duré que trop longtemps. Elle m’envahit, s’immisce, elle est chez elle. Elle me retrouve partout là où mon corps l’appelle. 

Auréolée de rayons de soleil qui en rythme soulèvent sa chevelure elle passe, tourne la tête, sourit, s’évanouit dans les arbres penchés sur son passage. Ma main se tend dans l’espoir, l’espoir, de rien. Mon bras retombe et mon regard alors retourne chercher en moi le souvenir d’un passé lointain qui ignorait ce futur glacé. 

Elle repasse, tourne et virevolte, nue, désirable puisque de mon esprit je fais ce que je veux et tandis que tout devient pire encore, je l’habille de lourds vêtements, la repousse là où elle est maintenant.

Dans l’attente de la prochaine crise d’irréparable absence d’amour, je tire goulûment sur la pipe d’opium, emplit mes poumons du mortel nectar fumeux et m’évanouis dans un monde imaginaire où les femmes sont belles et là où celle que j’aime m’aime aussi.

Le chien, l’ami qui sent tout, s’approche doucement, glisse son long nez sous mon bras, pose sa tête et son museau humides sur mes genoux. Il lève ses yeux marron vers moi et me dit; allez laisse…

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