LES LETTRES DE LÉON


La nuit qui s’annonce

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Je te regarde. 

Je ne t’observe pas, je te regarde, l’oeil teinté d’admiration comme lorsque son bleu concourt avec celui d’avant la nuit, en soirée, l’été, lorsque tout est beau encore et que sombre le soleil, dirait-on.

Tu inspires ma vie, concentrée sur ton ouvrage dans la pénombre naissante, la main rapide.

Une longue mèche de cheveux bouclés noirs de Sicile roule sur ton visage un peu blême.

Tu souris. A quoi? Je ne sais. Au chien tapi sur tes pieds pour t’empêcher de partir. A un souvenir léger qui t’a charmé aujourd’hui, hier, bien avant. Tu t’es approchée de la fenêtre comme les vieilles d’autrefois qui aspiraient au soleil sa lumière jusqu’à la nuit. Tu n’es pas vieille, tu vis maintenant, un geste de toi et la lumière jaillira, mais tu aimes je crois cette dépendance à la nature, ce rythme qu’elle t’impose involontairement et qui te fait t’arrêter avant que d’avoir mal aux doigts.

Je te regarde, si parfaite et tout le reste devient flou parce que je t’aime mais aussi car ma vision est faite ainsi, un peu. Rares sont les peintres qui peignent leur sujet net et le fond paysagé flou ou l’inverse suivant là où l’oeil se pose pour s’apaiser. Pourtant, c’est ainsi et non uniformément nette que la nature aime à nous présenter sa grâce. Comme si elle avait voulu concentrer nos émotions sur nos observations et sur elles seulement. 

J’aime cette idée qui me ramène à ton corps, tes cheveux, tes yeux, tes reins, tes seins, ton corps, tes cheveux en une farandole incessante, grisante et ininterrompue à peine troublée par le vert fondu piqué de jaunes et de rouges du jardin, au travers de la vitre. 

Lorsque mes yeux se portent vers la campagne colorée, c’est toi qui te fonds dans une opacité qui me déplait. L’idée même que tu t’amoindrisses, que tu disparaisses un instant fut-il artificiel m’est insupportable. Je reporte mes yeux sur ton ouvrage et retiens mon souffle pour que dure le moment, qu’il devienne instants, partage enfin, puis s’imprime en souvenirs bientôt rangés dans ma boite à secrets. 

J’ai le temps, rien ne m’attend, j’ai l’occasion de m’assoir et de m’émouvoir de perdre du temps à observer dirait le monde agité. Quelle étrange idée que d’associer observation et plaisir des yeux à perte de temps. Et d’ailleurs, comment pourrais-je perdre quelque chose que je ne détiens pas? 

Hier vivant, mort aujourd’hui, ce temps qui m’est octroyé m’est donné sans mon contentement, puis repris sans prévenir. Alors j’emplis mes souvenirs de toi, d’un geste que tu fais, d’une grâce que tu m’octroies sans le savoir, d’une émotion qui me saisit mais dont je ne te parle pas, pour ne pas t’ennuyer et risquer que tu cesses de te laisser aller, innocente tandis que je bois ton image.

Tu viens de tirer en arrière ta chevelure intense, de l’emprisonner afin qu’elle dégage ton beau visage et déjà, je sais que tu sais que je t’admire. Je sais que tu es flattée et intimidée aussi, que tu vas jouer encore quelques courtes secondes, que tu vas ensuite tourner ton visage vers moi, sourire, relâcher tes cheveux et reprendre tes affaires pour quelques minutes encore en te cachant un peu, pas assez, mais plus suffisamment.

J’aime cette danse de pudeur et de jeu qui fait de nous des humains au beau sens, rare du mot. Des êtres pensants, conscients et aimant, amoureux éperdus, parfois égarés mais jamais seuls dans un univers glacial, infini et incompréhensible. Je profite, être vivant favorisé, de la puissance affective de nos cerveaux qui nous chavire, transporte nos émois, travestit une rude réalité pour nous élever au rang d’amants.

Je goûte enfin le bonheur d’être doté d’une force créatrice suffisante pour raconter à nos corps l’histoire très belle de notre union, la musique de nos esprits qui s’envole loin avant de revenir plus riche. 

Je te regarde et je vois ce sourire que moi seul perçoit et qui me dit que tu sais, à quoi je pense, ce qui m’occupe et m’inspire. Alors seulement je t’observe, longue et belle, afin que tu sentes sur ta joue la présence même rêvée de mon esprit contre le tien.

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