Dans le givre étincelant qui couvrait les arbres le matin, aux traces de pas laissées par les lutins du jardin dans la neige fraiche et craquante, aux oiseaux perchés dans les buissons dont les ailes vibraient régulièrement pour lutter contre le froid, à toutes ces manifestations, Isidore et Mandarine sentaient bien que Noël approchait.
Depuis que leur papa avait réussi à apprivoiser le climat ; faire neiger en hiver, laisser le soleil resplendir en été mais pas trop longtemps, ils ne pouvaient plus se tromper, c’était pour bientôt.
Le Père Noël encore alangui dans son large lit de sapin nordique orné de boules multicolores et de guirlandes lumineuses, sous la couette rebondie par son gigantesque ventre rond ronflait comme un poêle trop chargé en bûches de bois. A chacune de ses inspirations la couette se contractait, avant de s’envoler puis retomber lorsqu’il expirait comme si une tempête s’échappait de ses poumons.
Il se réveilla, puis comme à son habitude, se leva d’un coup, comme si le temps lui était compté. N’était-ce pas bientôt Noël, il avait comme on dit du pain sur la planche !
Il se gratta un peu les fesses pensant que personne ne le verrait, sauta dans ses larges bottes noires et brillantes puis se souvint qu’il devait avant mettre son pantalon et tenta comme chaque matin d’oublier la nécessaire étape de la toilette.… Il sortit d’un bond hors de ses bottes, glissa et s’écroula sur le sol de frangipane durcie en poussant un juron qu’il est impossible de transcrire ici.
La Mère Noël alertée par tout ce vacarme entra dans la chambre et lui dit « tu ne crois pas que pour une fois, pour Noël au moins, tu pourrais te laver, avant de t’habiller ? ».
C’est vrai se dit le Père Noël, quelle image vais-je donner aux enfants. Mais immédiatement il se souvint de ce qu’il lui avait toujours répondu, ici, dans le grand nord aux neiges éternelles, à la bise rafraichissante, il ne transpirait jamais tellement il faisait froid. Pourquoi se laver si l’on n’est pas sale ? lui répondit-il. Le Père Noël n’aimait vraiment pas se laver.
La Mère Noël haussa les épaules comme toujours, retourna près de sa cuisinière à bois, rougie par la chaleur du four. Elle était en train de confectionner des milliers de biscuits à la vanille, au citron, au chocolat et pour ceux que cela ne dégoutait pas, à la cannelle.
Le petit déjeuner serait bientôt prêt car la Mère Noël devait cuisiner pour tous les habitants du grand nord, lutins, daims, cerfs, elfes des bois et même pour les ours qui dans cette région ne consommaient que des biscuits ou bien des bonbons lorsque la Mère Noël n’avait pas le temps de cuisiner. A midi et le soir également biscuits et gâteaux remplaçaient la viande car la Mère Noël pensait que les animaux avaient une âme et ne pouvaient se consommer. De cela tout le monde était d’accord sauf peut-être les lions et autrefois certains dinosaures, mais ici, au pôle nord c’était la Mère Noël qui décidait et chacun avait à cœur de respecter ses convictions tant ses colères étaient légendaires, bien plus que ses biscuits et gâteaux disaient les anciens.
Tout le monde savait bien, en outre, que les biscuits et les bonbons étaient les meilleurs aliments pour l’humanité, le règne animal, pour tout le monde à vrai dire et elle ne comprenait pas que parfois, sur Terre certaines mamans entendaient limiter la consommation de bonbons à leurs enfants qui, du coup pleuraient à grosses larmes de leur yeux débordant d’envie.
Aussi se remit-elle à l’ouvrage avec un beau sourire qui éclaira son large visage aux joues roses et rondes, car si le Père Noël avait un gros ventre, la Mère Noël aussi était de belle taille.
Elle se retourna et considéra ses biscuits qui après qu’ils aient été cuits, croustillaient à l’extérieur, fondaient à l’intérieur comme un subtil cannelé bordelais. Elle les disposa sur de grands plateaux tournants qui basculaient devant des fentes aménagées dans les murs de sa cuisine, chacun portant le nom d’un restaurant public ou les habitants viendraient les déguster dans quelques minutes.
Des lutins à grand chapeau vert, les pieds bien au chaud dans de longues poulaines de feutre rouge, les poussaient avec force dans les fentes en lançant des cris stridents. Nul ne savait pourquoi ils criaient ainsi et personne n’avait jamais pensé ou osé leur en demander la raison. C’était ainsi.
Un savant réseau de tuyaux souterrains dirigeait alors les biscuits odorants vers leurs destinations transportant avec eux le parfum subtil du sucre caramélisé, du beurre fondu et d’autres odeurs enivrantes encore qui s’élevaient doucement dans le village de Noël indiquant à chacun que l’heure de déjeuner était venue.
Animaux et habitants merveilleux s’approchaient des lieux de distribution où un plateau leur était remis débordant de sucreries à l’aspect succulent. Les lutins abondaient des étals de lait, de jus de goyave, de chocolat et de bien d’autres boissons chaudes pour plaire aux habitants du village. Lors d’une occasion, un lutin facétieux et aventureux avait bien essayé de servir du vin chaud mais après qu’il eut été fermement sermonné, on ne recommença plus jamais.
Ils servaient à tous ceux qui leur demandaient, dans de grandes chopes de bois et les remerciaient d’un « Avec plaisir » qu’ils souhaitaient le plus personnalisé possible. Une longue journée de travail se préparait.
Traditionnellement, les lutins fabriquaient les jouets pour tous les enfants du monde.
Les ratons laveurs masqués rédigeaient les réponses aux lettres que recevait le Père Noël car lui ne savait ni lire ni écrire et de toute façon il ne pouvait répondre à tous trop occupé à faire la sieste ou à dormir la nuit. En outre les ratons laveurs, naturellement dotés de larges lunettes noires à leurs yeux doux étaient prédestinés à la lecture et l’écriture.
Les daims passaient quelques heures journalières à humidifier des timbres de leur langue que des fées minuscules collaient sur des enveloppes rouges et brillantes. Par la suite, les elfes ramassaient les lettres et les propulsaient d’une flèche bien ajustée vers les boites aux lettres de tous les enfants du monde qui avaient écrit au Père Noël.
Si toi aussi tu as écrit et n’a pas reçu ta réponse, demande à ta maman ou à ton papa, ils s’occuperont de comprendre ce qui se passe et bien vite, tu recevras une belle réponse personnalisée.
On aurait pu croire qu’il suffisait de commander un jouet au Père Noël pour que d’un coup d’un seul il se retrouve dans sa grande hotte puis plus tard, au pied du sapin. Mais, comme toutes les aventures des hommes, c’était bien plus compliqué que cela.
Le Père Noël avait mis des centaines et des centaines d’années à tout organiser afin que les enfants, une fois au moins dans l’année soient heureux partout où lui pouvait se rendre. C’est pourquoi il fallait être bien sage et lui écrire une lettre en indiquant ce que l’on souhaitait pour Noël.
Puis les jouets étaient fabriqués, peints, emballés dans de belles boites multicolores, disposés dans des magasins pour que les enfants puissent les voir. Parfois même, le Père Noël demandait aux télévisions ou à internet de les montrer également pour que chacun sache quels jouets seraient disponibles.
Cette année encore, Isidore et Mandarine avaient écrit au Père Noël une lettre. Mais contrairement aux précédentes missives, ils demandaient à ce que leurs jouets soient distribués à des enfants qui d’habitude n’en recevaient pas, soit qu’ils habitaient trop loin, soit plus simplement que la vie fut bien mal faite parfois. Ils avaient espéré en revanche pouvoir goûter les pâtisseries de la Mère Noëlle dont les joues rosissaient encore de plaisir à l’évocation de cette requête et qui leur avait répondu personnellement les assurant qu’elle penserait à eux.
Lorsqu’arriva le 25 décembre et que Mandarine et Isidore descendirent de leur chambre à l’étage pour voir ce qu’il s’était passé, ils ne virent pas de cadeaux ni même de gâteaux dans la cuisine comme ils auraient pu l’espérer.
Dans leur assiette cependant ils trouvèrent chacun une lettre envoyée par la Mère Noël qui leur indiquait qu’après avoir discuté avec le Père Noël et avoir pris connaissance de leur demande concernant les jouets de cette année il leur avait semblé préférable d’envoyer aux enfants oubliés non seulement leurs jouets mais aussi les biscuits que la Mère Noël avait préparés.
Elle les informait par ailleurs qu’ils étaient aussi élevés au rang honorifique de citoyens d’honneur du Pôle Nord et d’amis sincères du Père Noël et de ses rennes, deux des plus hautes distinctions que le Père Noël octroyait très rarement pour les remercier de leur beau geste.
En croquant les gâteaux que leur avait préparé leur maman, Isidore et Mandarine pensaient au bonheur de ces enfants anonymes qu’ils avaient contribué à rendre heureux une fois au moins et considérèrent avec fierté les médailles rutilantes qui orneraient désormais leurs poitrines juvéniles.
Ainsi va le monde lorsqu’il est rêvé.
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