LES LETTRES DE LÉON


Futur immédiat

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7h00. Je me réveille au son du chant du coq acheté à cet effet. J’ai du mal à l’intégrer à la vie de mon appartement mais qu’importe. L’âme emplie de ces merveilles rêvées et des actions excitantes à venir dans le courant de cette belle journée pluvieuse m’enthousiasment comme jamais. 

Je n’ai pas dit enthousiasmantes non. Attention, c’est trop français, non j’ai dit excitantes parce que ça ne veut rien dire en français enfin pas ce pourquoi certains l’utilisent. Mais aujourd’hui, tout le faux n’est-il pas juste et tout le vrai, faux ? 

En fait ça n’est pas le cas du tout, rien de divertissant à l’horizon et aucun songe grisant  mais je dis le contraire car j’ai lu qu’il faut positiver, sinon on développe des maladies de la tête et ça, ça n’est pas bien. On risque très rapidement d’avoir besoin de soutien psychologique et cela je ne le souhaite pas.

Je traine encore un peu sur les draps voluptueux de percale de mon matelas latex naturel bio, traité anti-acariens, dont l’hévéa a été récolté par des braves gens dans des forêts durables, tout là-bas loin, loin. Bref où tout a été organisé pour que j’ai bonne conscience, mais c’est vrai qu’avec trois cents euros par mois je ne sais pas comment ils font, même si bien sûr ils ont moins de besoins que nous. Ne sont-ils pas indiens ? Un peu de peinture, trois cous de poulet et les voici heureux.

Insuffisamment rasséréné, je me console et me rassure en apprenant que leurs voisins qui ne sont pas éthiques ne gagnent que deux cents euros. C’est à dire que non seulement ils n’ont pas de conscience mais en plus ils n’ont pas d’argent. Voilà qui d’un trait efface le début de remords maladifs qui m’assaillait.

Enfin, j’en reviens au sujet important ; mon matelas. Car tout cela n’était que pour rappeler que l’important c’est de se prémunir des acariens, ça n’est pas bien les acariens. 

Je me lève enfin et glisse mes pieds dans mes chaussons vegan en cellulose mâchouillée par des pakistanaises édentées, élevées exprès dans les montagnes et durcie à la pâte à choux pour éviter que cela ne glisse dedans. Voluptueux.

 Je ne regarde pas mon smartphone les dix premières secondes suivant mon petit lever, ce qui en soit est déjà un pas vers l’indépendance et la liberté comme l’affirme le magazine « Psychologies » qui a consacré sa une au sujet : Smartphone ou liberté ? Tout savoir en consultant notre site sur votre application mobile. 

Je débute une séance de gymnastique de quinze minutes pour conserver un fessier rebondi, gainer ce qui doit l’être et conserver un moral d’acier. 

C’est bien de gainer, c’est Marie-Claire qui le dit, la revue scientifique du bien-être. Et c’est très bien quinze minutes de sport par jour. Ça suffit, parait-il. Mais cela suffit pourcquoi ? Pour ne pas mourir ? Pour rester en forme vont-ils nous répondre. On le sait bien qu’ils vont nous répondre ça et c’est tant mieux, car c’est bien d’être en forme.

C’est du travail à mon âge le sport et je me demande si je ne devrais pas en faire six heures par jour pour être en forme tellement les dégâts du temps sont visibles et peut-être irrémédiables ? Je ne sais pas, mais j’ai bien peur que oui. 

Mon psycho-diététicien me dit que non, l’important c’est de transpirer, idéalement une demi-heure par jour. Donc aujourd’hui je pousse mes efforts jusqu’à une demi-heure et j’ai la satisfaction d’avoir beaucoup transpiré, donc d’avoir éliminé de méchantes toxines qui en veulent à mon corps en l’oxydant sans vergogne.  Les toxines,  c’est pas bien.

Oui je sais, j’ai dit psycho-diététicien. Diététicien, vous savez à quoi il sert bien entendu et psycho c’est pour m’aider à me remettre du fait que sur moi, rien n’y fait, la diététique pas plus que la gymnastique.

De surcroit et je pourrais dire « cerise sur le gâteau » mais je contrôle ma consommation de sucres, de surcroit disais-je en transpirant j’ai perdu quelques grammes. Je vérifie aussitôt mes dires sur ma balance personnelle, celle qui calcule ma masse corporelle, qui ne me quitte jamais, vérifie que je n’ai pas de ganglions suspects ou de tâches brunâtres sur le corps qui pourraient devenir des cancers de la peau à plus ou moins longue échéance. Oui, ma balance est assez sophistiquée… C’est bien une bonne balance.

Et effectivement, j’ai perdu cent vingt-huit grammes par rapport à ma pesée immédiate au lever (PIL) dont j’avais omis de vous parler tant il me devient naturel d’atterrir sur ma balance dès que je pose un pied au sol. 

Je sais que si je ne bois pas jusqu’à midi, je vais conserver ce corps aminci et séduisant.  Et ça c’est bien.

Oui mais si je ne bois pas je vais stresser les cellules de ma peau et possiblement accroitre leur taux de mortalité attirant ainsi davantage d’acariens avides de mes cellules mortes. 

Le choix est cornélien, urgence beauté ou respect des grands équilibres cellulaires ? 

Et cette interrogation, ça n’est pas bien, je sens monter mon taux d’acidité intramusculaire. Heureusement, en moins de trente minutes, une évidence s’impose d’elle-même. 

Par respect du beau principe de précaution je décide de boire quand même, tant pis pour la beauté et vive la régénération des cellules. J’avale deux grands verres d’eau minérale mais pas trop minérale tout de même car certains minéraux ne sont pas bien. 

Mais là c’est bien c’est une eau vendue dans une bouteille de verre donc je crois que c’est même très bien.

Afin de compenser cette perte corolaire de beauté à laquelle je ne peux désormais plus échapper,  je pratique quelques grimaces du visage dans le but de faire fonctionner tous mes muscles faciaux interdisant ainsi, m’a-t-on dit, l’apparition de disgracieuses rides d’expression. Le visage est un peu comme un écran d’ordinateur, je m’adresse ici aux connaisseurs, pour les autres veuillez sauter le passage, si on reste toujours sur la même image, cela finit par s’imprimer de façon indélébile. Ça n’est pas bien les rémanences. 

Petite difficulté tout de même, comme je respecte scrupuleusement les conseils beauté de mon chirurgien visagiste, le massage facial s’accommode très mal des injections de Botox que je réalise toutes les semaines de façon à conserver à la fois une peau ultra tendue et un air mystérieux. 

Je masse donc, mais je sens que ça se tend. J’attends, j’ai tout mon temps.

Je rejoins ma salle de bains, qui n’a rien d’autre à faire qu’à m’attendre et je me lave les dents avec ma brosse à dents et gencives ionique. On oublie trop souvent les gencives et ça n’est pas bien. Je brosse mes dents pendant un quart d’heure environ, puis je masse mes gencives cinq minutes au plus comme me le conseille mon chirurgien-dentiste prothésiste. Je me demande s’il ne faudrait pas aussi frotter, masser – enfin que sais-je – l’œsophage également ? Il y aurait une logique. C’est sans aucun doute une logique qui pourrait  nous emmener très loin bien sur donc je demanderai à mon thérapeute hindouiste ou à internet afin de ne pas prendre de risque inutile. 

Mais je sens que comme personne n’en parle, ce ne doit pas être bien. 

Je pénètre dans la douche, décidé à n’en faire qu’un usage parcimonieux. Afin de mieux respecter l’environnement j’ai ôté la baignoire et l’ai remplacée par un bassin dans lequel je tente de sauver quelques espèces rares de poissons avant de les réadapter à leur environnement naturel. Il y a même un orang outan car lui aussi est menacé mais je m’égare et la baignoire ne l’intéresse que fort peu.

Je compte jusqu’à cent quatre-vingt à rebours tout en jonglant avec le savon de Marseille bio que j’étale avec parcimonie sur mon corps avant de le rincer sans abondance.         

Je sors de mon cocon hydro-laveur et je me sèche avec ma serviette de coton égyptien dont la forme triangulaire seule rappelle, vaguement, l’Égypte. Mais il m’importe peu et je remonte la manivelle de ma radio à dynamo, sans consommation ni pollution en dehors des inepties informatives pulvérisées par les chaines d’info sur des auditeurs hypnotisés, bien sûr. La radio, c’est bien.

J’écoute donc les nouvelles sur France Inter (inter quoi, d’ailleurs ? inter dite, inter  minable ?) et j’apprends que, par précaution, Météo France a mis ce matin près de cent départements en alerte rouge. Seul le Cantal a été omis. Un oubli, je le crains ou de funestes intérêts cachés entre le météorologue et les Cantalous ? 

Les températures seront comprises entre vingt-trois et vingt-huit degrés, sans précipitation mais il pourrait y avoir un orage en fin de journée à un endroit non encore déterminé et qui ne le sera surement pas faute de moyens de calcul suffisants, voilà. 

On ne sait pas où mais on sait désormais pourquoi l’alerte rouge. Météo France a pris l’habitude d’être en alerte rouge tous les jours évitant ainsi le reproche de ne pas nous avoir avisé de l’éventuel risque que nous rencontrions une situation potentiellement un peu critique à un moment possiblement inopportun. C’est bien de nous prévenir.

Là, ils sont tranquilles puisqu’ils nous ont même conseillé de rester chez nous. Mon entreprise me refusant le télétravail aujourd’hui sous prétexte qu’il fait manifestement beau (quel abus de pouvoir) et devant le rejet, par eux, de mon droit au retrait (au mépris de la préservation élémentaire de ma sécurité), je prends mon courage à deux mains et je décide d’aller au travail dès mon petit déjeuner avalé. Il est onze heures car prendre soin et de son corps et de son esprit cela prend un temps long, mais nécessaire. 

Je bénis le ciel de ne pas m’avoir donné d’enfants car en application de tous mes bons principes de survie et de précaution, je ne pourrais surement pas sortir de chez moi, je n’aurais pas le temps et de surcroit, les enfants ça salit trop.

Mon petit déjeuner se compose d’avoine naturelle, récoltée gratuitement par des citadins français en reconversion campagnarde, baignant (les flocons d’avoine) dans du lait d’ânesse bio. Je ne mange pas de gluten. Ça n’est pas bien le gluten et comme on vient d’inventer l’allergie au gluten en même temps que l’on s’est rendu compte que certains aliments en contenaient, je souhaite participer à ce nouvel élan. J’ai déjà manqué l’allergie au lactose, là je veux en être.

Le lait d’ânesse, c’est surtout parce qu’étant si mauvais, je n’en consomme que très peu. Le lait d’ânesse c’est bien.

Je pense à ne pas oublier mon imperméable, mon parapluie et mes bottes en caoutchouc. J’y ajoute une couverture de survie quelques biscuits Rem au cas où je serais bloqué par une inondation toujours possible. Pour l’eau me dis-je, inutile, il devrait y avoir ce qu’il faut. Je m’essaye ainsi à une pointe d’humour pour positiver cette situation qui sans cela serait stressante et oppressante ; commencer la journée avec une alerte météo rouge, quelle poisse. Ça n’est pas bien l’alerte rouge.

D’une oreille discrète j’écoute les autres nouvelles moins intéressantes qui s’écoulent du haut-parleur. Sur la planète, tout va mal nous dit la radio. Il y a ce nouveau virus qui nous guette depuis des mois et ça fait peur. Toutes les autres nouvelles ont disparu, ça c’est plutôt un aspect très bénéfique du virus, il ne se passe plus rien en dehors de lui. C’est, j’imagine, très réconfortant pour les gens qui mouraient d’autre chose et du coup survivent désormais, des accidents de la route qui ont disparu, des suicides qui n’ont plus lieu. Le virus c’est bien, ça tue, mais de nouvelles personnes, tout en évitant à de très nombreuses autres personnes le même sort ennuyeux. Enfin c’est ainsi que je le comprends. Le virus c’est bien, je trouve.

Je monte dans ma voiture hybride modèle bonne conscience 3.0 qui consomme autant qu’une très grosse voiture d’un ancien modèle mais celle-ci est hybride.

Il est midi, je pars travailler, à quelques kilomètres de chez moi mais compte tenu du trafic en sens inverse, j’arriverai pile à l’heure au travail pour déjeuner car je dois d’abord faire un détour de trente kilomètres pour aller chercher Dan et ainsi covoiturer. Priorité sur la voie d’autoroute la plus à gauche et économie réelle d’essence sur la part de chemin que nous ferons ensemble.

Une belle journée s’annonce, je vais encore penser à moi, à la planète. 

Beaux chakras à tous.

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