Il était autrefois, dans un pays qui se voyait beau encore et grand toujours, une population qui lisait des livres, allait au cinéma, au théâtre, sortait le soir pour se voir, se déplaçait pour échanger avec les gens, apprenait à l’école, à défaut au travail, respectait les anciens, s’essayait à la politesse et réussissait à la galanterie, croyait en un avenir, une idée, une direction, s’habillait en tenue du dimanche et le soir lorsqu’elle sortait pour honorer ses hôtes, entretenait et fleurissait les tombes de ses morts.
Une population qui cirait ses chaussures, sortait, achetait son journal tôt le matin comme elle achetait une baguette ou prenait un café, bon marché, avec un croissant. Une population qui s’asseyait aux terrasses et fumait, buvait davantage encore, un vin suret et des apéritifs sucrés ou amers.
Il était une fois une population bigarrée qui s’ouvrait suivant les temps à de pauvres russes exilés, ruinés, fiers espagnols, polonais travailleurs, portugais infatigables, italiens affamés, des bretons déracinés, bougnats auvergnats, écaillers savoyards tous « montés » à Paris ou ailleurs chercher sans bruit ni tapage une condition meilleure et si ce n’était pour eux, pour leurs enfants au moins.
Il était dans un temps désormais révolu des entreprises enracinées, paternalistes, irriguant leur région d’emplois, difficiles certes, mais nombreux, rassurants et dont les dirigeants n’auraient imaginé exiler leurs manufactures vers de lointains pays pour y gagner quelques sous et profiter de conditions de production indignes même du XIXème siècle.
Il était une fois où les enfants, à l’école, portaient des blouses pour préserver les vêtements et gommer les différences sociales, où l’on ne jetait rien et l’on réparait tout. C’était une époque où les rues se remplissaient de rémouleurs, vitriers, ramoneurs, marchands de journaux, balayeurs. C’était un temps où les gens avaient le temps, où le malheur n’était pas source de revenus.
Il était une fois où les gens se connaissaient, où ils s’aidaient avec rien, se contentaient de peu, prenaient soin des idiots et des gueules cassées qu’ils intégraient au village sans discuter.
Il était un temps ou curés et instituteurs se déchiraient l’audience de la population chacun vantant les mérites de sa morale, républicaine ou socialiste, divine, chrétienne mais qui se retrouvaient, parfois en se chicanant, aux fêtes de villages ou de quartiers.
Il était un temps où l’on pouvait rouler vite en auto, moto, vélo et même en trottinette où perdre sa vie était si banal, si ancré de génération en génération, que personne n’aurait compris qu’une liberté soit contrainte parce qu’on y risquait une vie.
Il était un temps où les « sans domicile fixe » s’appelaient des clochards mi pauvres, mi anarchistes.
Il était une époque, où les crétins n’étaient que des crétins pas des starlettes adulées par d’innombrables autres crétins amateurs de vidéos ineptes, de commentaires haineux et prédateurs de la langue français, qui ne l’était plus. Il était un temps ou la compassion n’était pas muse de l’exhibitionnisme et où l’on n’était pas obligé d’aimer les idiots.
Il était une autre vie où les pompiers amateurs, les médecins d’urgence fiers et reconnus éteignaient les feux, secouraient les blessés, simplement, sans s’abriter sous des boucliers contre des cailloux ou des insultes.
Il était un temps où être éduqué était un honneur et pour beaucoup un espoir.
Oui, je sais.
Il était en ce même temps, un temps contigu où tout était plus dur, les rues grises, tristes et glissantes, les immeubles souvent insalubres, les bidonvilles au centre des cités, le travail harassant, les salaires maigres, la vie plus courte, les hommes absents et ivres, les femmes et leurs enfants souvent battus, abandonnés, un temps où la vie importait moins, où les enfants mouraient jeunes et sans jeu de mots… les vieux aussi.
C’était avant, avant que l’argent règle bien des soucis matériels mais ne vide pour partie l’existence de sa convivialité. Avez-vous remarqué que cette vie du passé ne nécessitait pas d’argent, que ces relations étaient gratuites ? Que s’est-il donc passé ?
A la fin de ce conte sous forme de répétition je me demande surtout si de tout temps « avant » n’était pas mieux. Et si cela est vrai, qu’il devait faire bon être esclave à Rome !
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