LES LETTRES DE LÉON


Hippy

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Depuis que je suis devenu Hippy, je ressens en moi un bonheur libérateur qui en même temps qu’il m’oppresse le cœur, augure bien de ma transition vers le hippyisme tantrique. Si.

Hippy ; voilà qui sonne bel et bien mais de quoi parlons-nous en vérité ? 

Le hippy c’est cette personne qui aurait vécu à la fin des années soixante avec des excroissances années soixante-dix qui refusait la société de consommation, prônait la liberté des mœurs et la non-violence et qu’on retrouve aujourd’hui pour partie à la tête de nos banques et pour partie dans des villages abandonnés de l’Ariège. 

L’état de hippy aurait également et exagérément fait pousser les cheveux, rendu la salle de bains inutile et engendré une mode au nom de laquelle la fleur reçut toute la consécration qui lui est due. 

Des effets tout aussi répandus et ayant à voir avec des expériences galactiques figées dans l’immobilité, assorties d’illusions visuelles auraient été par ailleurs recensés. 

Bref, l’homme hippy est sale, jouit des poux ayant conquis son abondante pilosité crânienne, de leurs cousins spécialisés vivant en pubis, porte des vêtements volontairement obscènes, sent fort cette odeur qui n’appartient qu’à lui où se mêlent effluves de patchouli et présence de notes de chèvre. 

Sa sexualité si elle n’est pas supérieure à la moyenne est au moins publique et officiellement fondée sur le partage tant il est vrai que les même tartes cuites dans les mêmes moules finissent par lasser, prétendent les experts et ceci sans jeu de mot déplacé. 

Le hippy ne travaille pas car il n’en a pas réellement besoin et cela tombe bien car il n’aime pas cela. Il dispose, pour occuper ses longues journées, d’une activité souvent liée à la présence du macramé ou de la chèvre et de son dérivé le plus direct, je veux parler du fromage de ladite. 

Il aime cette activité car elle le dispense en effet de s’éreinter pour « gagner » sa vie. Il assure qu’une vie, il en possède une et n’entends pas travailler pour en gagner une autre. Il est vrai que l’expression est détestable, reconnaissons-le. Ceci étant dit il peut se concentrer des journées et des mois entiers à l’une de ses marottes existentielles, j’ai nommé, la paresse. 

J’en imagine déjà qui haussent un sourcil pour les plus doués, les deux pour les autres, oui, la paresse, idéologique certes, mais paresse tout de même. Car si elle sent les longues siestes dans le foin, les rires spontanés, les ébats fréquents et joyeux, le soleil qui caresse la peau, elle engourdit puis éteint trop tôt quand vient l’âge. Mais soyons positifs.

Afin de populariser cette attitude, la paresse est plus souvent présentée comme une philosophie de la vie, une attitude face à l’éternel, une réflexion sur le sens de l’existence. Bref, il faut remplir l’espace et laisser filer le temps du mieux possible. 

Le hippy joue de la guitare et chante. Mal pour ces deux activités, mais cela ne fait rien. Il aime le feu craquant, le soir, sur lequel il pose une bouilloire émaillée pour cuire un thé imprégné d’herbes tandis que les plus anciens racontent de passionnantes sagas de jeûnes interminables transmises de bouche d’indien d’Inde à hippy d’Occident. C’est beau et surtout, ça ne prétend pas changer le monde mais s’en extraire, vivre son expérience, sans évangéliser, sans convaincre, sans contraindre.

Mais de tout cela, je ne suis pas. Étant moderne, je suis un hippy moderne, forme dévoyée peut-être de l’ancien mais ô combien plus populaire en ces temps.

Le hippy moderne n’aime pas les chèvres, où plutôt si, il les aime, tellement qu’il ne veut pas profiter d’elles en les trayant pour faire un fromage qu’il leur aurait finalement volé en quelque sorte. J’élève donc du soja pour le presser et faire du fromage de soja que j’irai vendre au marché du soja, à la montagne le dimanche avec mes comparses. Secrètement, j’espère que les végétaux n’ont pas d’âme, ou de sensibilité cachée qu’on ne pourrait déceler encore car alors, nous serions bien ennuyés pour nous alimenter, mais je n’ose évoquer le sujet ouvertement avec mes amis de crainte d’être marginalisé. 

Je mange mon fromage de soja après avoir dévoré mon steak de soja, le tout poussé par un lait de soja aromatisé à l’amande. Je m’adapte peu à peu aux vêtements de bambou et mes chaussures qui ne sont pas en cuir mais rassurez-vous pas en soja non plus me gênent un peu car on transpire beaucoup dans le plastique. 

Et de fait, sans le vouloir, je ressemble un peu à ces hippies anciens, mes vêtements ne sont pas beaux, mon alimentation déséquilibrée. J’aime mon prochain mais seulement s’il aime les animaux et n’en mange pas. Je ne veux rien de non naturel dans mon organisme car je sais me soigner à base de plantes et de remèdes ancestraux. J’exècre la société de consommation et je vis, avec frugalité, mais avec le sentiment du devoir accompli, ce qui m’emplit de fierté et de joie. 

Je crois que l’homme s’améliorera, qu’il comprendra, que les idiots disparaitront et avec eux les vices de l’humanité, en tout cas j’aide mon prochain à comprendre, je lui explique ce qu’il est bon qu’il pense et surtout qu’il dise. 

Je lui rappelle tout le mal que l’individu recèle comme un voyou recèle des objets volés et combien le collectif libère, éclaire de sa clairvoyance un monde chaque jour plus lumineux, vers un avenir toujours plus radieux. 

Afin d’y parvenir, j’agis, je légalise, je manifeste, je diffuse mes idées, je participe, j’envahis de ma présence, je bloque, j’explique, je hurle, je résiste et par-dessus tout, je lutte.

Je culpabilise les autres et je marque des points car l’homme est coupable et cruel. Étant cruel, il culpabilise davantage encore. 

Je rends mes idées, mes croyances incontournables. J’explique que demain mes pensées seront si répandues, si naturelles que chacun se demandera comment nous avons pu vivre, un jour, différemment. 

Beaucoup de mes idées sont belles bien entendu, certaines sont justes sans doute mais je ne sais quelle en est la finalité. Quel est mon but, que cherchons nous mes amis et moi ? Le savons-nous ? 

Et si les hommes, comme souvent dans l’histoire, ne changeaient pas, devrais-je leur imposer ma clairvoyance, faire leur bonheur malgré eux, leur imposer d’être heureux, comme souvent aussi dans le passé ?

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