Paris 20 septembre. 6h15
La pluie tombe sur la cité, fine comme un rideau de perles évanescentes. La chaussée délavée et glissante scintille sous la lumière des réverbères dont le faisceau peine à égayer l’avenue. Les feuilles des platanes accumulées en bord de rue indiquent que l’été s’est estompé jusqu’à l’année prochaine. C’est l’automne et je m’ennuie déjà dans la suite de l’Hôtel Prince de Galles à la décoration surannée presque désuète.
Je ne sais plus qui m’a réservé cette chambre, mon assistante certainement. Habituellement je préfère descendre, comme on dit, au Meurice lorsque je suis à Paris. J’y suis connu, traité avec égards, mes attentes y sont devancées. Je me sens étranger ici et blasé.
J’aime les salons du Meurice, le bar américain avec ses hauts fauteuils de velours rouge matelassé, les dorures de laiton du comptoir, l’alignement des bouteilles et des verres de cristal rare, les jolies femmes parées de bijoux couteux et voyants qui observent les alentours, leur lèvres pincées dans une moue impatiente.
Je m’appelle Paul Melrose, j’ai trente-sept ans et je suis fortuné comme on n’aime pas à le dire en France. J’aborde ma vie de façon décontractée, avec insouciance et j’entends bien en profiter tout en faisant fructifier mes affaires auxquelles j’apporte la plus grande attention. Décontraction mais pas de superficialité décadente. Je déteste les à peu près.
J’imagine que beaucoup voient en moi un playboy gâté dès l’enfance, n’ayant jamais connu l’insuccès, la douleur, l’échec. Une personne à qui tout réussit sans qu’il ne déploie d’effort particulier, un de ces fils de bourgeois à qui tout a souri.
Rien n’est moins vrai mais je brulerais plutôt que d’en parler ou ne serait-ce qu’y faire une allusion en public.
Nous sommes en 1969, le cinéma italien est au pinacle de sa réussite. Antonioni, Fellini et bien d’autres envahissent les écrans du monde civilisé et font découvrir à l’Europe cette légèreté italienne à laquelle personne ne peut prétendre qu’eux. Cette faculté de vivre qu’ont les italiens, de trouver le temps de rire, de séduire éclate à la vue de tous dans ces films sophistiqués, phénomènes d’une époque.
Certaines femmes disent que je ressemble à cet acteur italien à la mode, Marcello Mastroianni je crois, bellâtre brun un peu poseur auquel elles trouvent un charme latin qu’elles disent reconnaitre en moi. Si je ne les contredis pas, par éducation, je déteste l’idée d’être comparé à quelqu’un comme si cette comparaison devait me flatter alors qu’au contraire j’ai le sentiment qu’on m’arrache ma personnalité. J’écoute et je me tais, la meilleure manière pour que l’on change naturellement de sujet sans heurt ni gloire d’imposteur.
Ce matin au Prince de Galles, j’appelle la réception, commande un petit déjeuner pour deux et demande qu’on prépare ma voiture pour sept heures trente.
Je me suis levé plus tôt encore, douché et rasé avant de m’habiller de façon plus détendue, pantalon de flanelle légère étroit, chemise blanche, pull-over en V de teinte bleu ciel et foulard assorti, mocassins de daim couleur châtaigne.
Marisca dort encore et je décide de la réveiller dans un quart d’heure, peut-être. Je sors sur le balcon abrité où j’allume ma première Gitane de la journée. Elle a ce goût acre qui pique ma gorge, saisit mes poumons avant que j’exhale la fumée. J’observe Marisca qui se retourne dans le lit et son corps léger dont on se surprend à voir qu’il fait frémir les draps à chacun de ses mouvements.
J’entre dans la chambre et la réveille doucement. Elle me regarde de ses yeux verts encore ailleurs et qui s’adoucissent en me reconnaissant.
- Quelle heure est-il mon amoureux ? me dit-elle.
- Presque sept heures lui dis-je.
- Mais pourquoi me réveilles tu si tôt et quel temps fait-il ?
- Il fait très mauvais et nous partons en voyage.
- Mais nous venons d’arriver ici.
- Oui mais je m’ennuie et comme tu le sais, nous ne rentrerons à Bordeaux que dans quatre jours aussi j’ai pensé t’emmener quelque part, qu’en dis-tu ?
Marisca me regarde de ses yeux doux et observateurs. Elle est belle comme une colombe. Comme tu veux me répond-elle.
- Pourvu que tu sois là, tout me va.
Elle se lève et me donne au regard son beau corps nu tandis qu’elle rejoint la salle de bains.
Le petit déjeuner terminé, nous rangeons rapidement nos quelques affaires dans nos valises sur mesure et descendons à la réception.
Nous partons, dis-je au réceptionniste qui s’en montre surpris mais ne manifeste aucune réaction supplémentaire. Il se borne à me demander si notre séjour a été plaisant ce que je confirme bien volontiers n’ayant aucune intention de revenir jamais.
Ma voiture m’attend devant l’hôtel, dans les rues de Paris encore inertes de bruit et d’encombrement. J’ouvre le petit coffre de ma Lamborghini pour que le groom y loge les valises spécialement conçues pour s’y disposer. Le moteur V12 de la Miura ronronne bruyamment, de façon irrégulière comme un tigre qui digère sa proie ou un moteur dans lequel le nombre de carburateurs à synchroniser n’a pas facilité la tâche du motoriste, c’est au choix, suivant que l’on est poète ou pas.
J’ouvre la porte à Marisca qui prend place et m’installe à mon tour derrière le volant d’acier et palissandre de l’auto. Nous partons dans un feulement de moteur accompagné d’un crépitement d’échappement peu propice à générer la discrétion.
Je m’engage dans la faible circulation et prends la direction de Deauville que nous devrions atteindre avant midi pour y déjeuner en empruntant la nationale qui sinue gaiement dans le bocage normand. Quand soudain une secousse dans mon bras.
- Eh, oh Paulo ? Ben qu’est-ce tu fais ? Tu roupilles ou quoi ?
- Euh non, oui, c’est pour quoi ?
- Ben mon Paulo, remets toi et descend. Tiens ramasse devant le Meurice, moi je fais l’autre côté.
Le camion ronronne doucement comme un tigre enroué tandis que je saisis les deux poubelles devant l’hôtel et les accroche à l’arrière avant que la benne ne les avale pour me les rendre propres.
- Eh Paulo tu as entendu le Philippe ? on va toucher une prime de mille balles ! Pas mal hein ?
J’essaye en vain de raccrocher ma vie à Paul Melrose, je ferme les yeux, essaye d’oublier Ferdinand qui s’amuse à shooter dans les couvercles de fer. Non, ça ne revient pas, tout est parti comme hier, ailleurs, loin, inaccessible.
Je nettoie mes mains rapidement, avec de l’alcool, remets mes gants et je m’accroche fermement à l’arrière avant que la camion ne redémarre. La benne est pleine, nous prenons la route de Deauville pour le vider à la décharge….
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